Roue des couleurs et des émotions peinte en atelier

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La roue des émotions : mode d’emploi et usages concrets

« Ça va ? » — « Ça va. » Voilà, pour beaucoup d’entre nous, l’étendue du vocabulaire émotionnel quotidien. Or les psychologues estiment que nous traversons chaque jour des dizaines d’états distincts : agacement, appréhension, soulagement, fierté discrète, nostalgie… La roue des émotions a été inventée précisément pour ça : donner à voir, sur un seul cercle coloré, la palette de ce que nous ressentons — avec ses nuances, ses intensités et ses mélanges.

Mais comment lire cette roue, au juste ? Laquelle choisir, entre le modèle du psychologue américain Robert Plutchik, la roue de Genève et les versions pour enfants ? Et surtout, qu’en faire concrètement — au quotidien, en famille, ou en séance d’art-thérapie ? Suivez le guide : à la fin de cet article, vous saurez vous en servir, et même la détourner en exercice créatif.

D’où vient la roue des émotions ?

La roue des émotions est un outil visuel qui cartographie les émotions par familles et par intensité. La plus connue, celle de Plutchik, organise huit émotions de base et leurs nuances. Elle aide à mettre des mots précis sur ce qu’on ressent — un premier pas vers la régulation émotionnelle.

Robert Plutchik (1927-2006) était professeur de psychologie à New York. Sa conviction, défendue dans son ouvrage de 1980 Emotion: A Psychoevolutionary Synthesis : les émotions ne sont pas des caprices de l’âme, mais des réponses forgées par l’évolution, chacune avec sa fonction de survie. La peur prépare la fuite. La colère mobilise pour défendre son territoire. Le dégoût protège de ce qui pourrait empoisonner. Même les émotions qu’on dit « négatives » sont, de ce point de vue, de vieilles alliées.

Pour représenter ce système, Plutchik a dessiné une fleur à huit pétales — la fameuse roue. Huit émotions primaires, organisées en cercle, avec leurs degrés d’intensité et leurs combinaisons. Le succès du schéma a largement dépassé les cercles académiques : on le retrouve aujourd’hui dans les cabinets de psychologues, les salles de classe, les services RH et, bien sûr, les ateliers d’art-thérapie.

Comment lire la roue des émotions de Plutchik

Huit émotions primaires, quatre paires d’opposés

Le socle de la roue, ce sont huit émotions de base, disposées en quatre couples d’opposés qui se font face sur le cercle :

  • la joie face à la tristesse ;
  • la confiance face au dégoût ;
  • la peur face à la colère ;
  • la surprise face à l’anticipation.

Vous remarquerez que Plutchik va plus loin que les six émotions universelles identifiées par Paul Ekman sur les visages (joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise) : il y ajoute la confiance et l’anticipation. Si la notion même d’émotion vous semble floue — et elle l’est souvent —, retenez qu’il s’agit d’une réaction brève et intense de l’organisme à un événement, là où l’humeur s’installe et où le sentiment dure.

L’intensité : du cœur vers la périphérie

Chaque pétale se décline en trois degrés. Au centre de la roue, les couleurs sont saturées et les émotions à leur maximum : la colère y devient rage, la peur devient terreur, la joie devient extase. Vers l’extérieur, tout s’adoucit : la colère n’est plus qu’agacement, la peur qu’appréhension, la joie que sérénité. Cette gradation est précieuse. Entre « je suis en colère » et « je suis agacée », il y a un monde — et des réponses différentes à apporter.

Les dyades : quand deux émotions en fabriquent une troisième

C’est la partie la plus fascinante du modèle. Entre les pétales, Plutchik place des émotions composées, nées du mélange de deux émotions primaires voisines. Joie + confiance = amour. Joie + anticipation = optimisme. Peur + surprise = effroi. Tristesse + dégoût = remords. Colère + anticipation = agressivité. Au total, la roue permet de nommer une trentaine d’états distincts. La prochaine fois que vous vous sentirez « bizarre », il y a de bonnes chances que ce soit un mélange — et que la roue vous aide à en retrouver les ingrédients.

Plutchik, Genève, Willcox : quelle roue des émotions choisir ?

La roue de Plutchik n’est pas la seule sur le marché, et toutes ne servent pas le même usage.

La roue de Genève (Geneva Emotion Wheel) a été développée par l’équipe du psychologue Klaus Scherer à l’Université de Genève, au sein du Centre suisse des sciences affectives. C’est un instrument de mesure validé empiriquement : vingt familles d’émotions y sont disposées selon deux axes — l’émotion est-elle agréable ou désagréable ? ai-je le sentiment de contrôler la situation ou de la subir ? Les chercheurs l’utilisent pour recueillir des réactions émotionnelles de façon standardisée ; elle existe d’ailleurs en version française.

La roue de Willcox, imaginée en 1982 par la thérapeute Gloria Willcox, fonctionne à l’inverse de celle de Plutchik : on part de six émotions racines au centre (joie, tristesse, colère, peur, honte, surprise…) et on chemine vers l’extérieur pour affiner — de « triste » vers « seul », puis vers « abandonné ». C’est la roue du vocabulaire, très utilisée en accompagnement.

Les roues pédagogiques pour enfants, enfin, dont une version belge bien connue des orthophonistes et des enseignants, croisent l’émotion avec les sensations du corps et les besoins (« j’ai besoin de calme, d’un câlin, de bouger »). Moins théoriques, elles sont pensées comme des objets à manipuler.

Mon conseil ? Plutchik pour comprendre la mécanique des émotions, Willcox pour enrichir son vocabulaire au quotidien, les roues à curseur pour les enfants. Et n’importe laquelle des trois comme support créatif — on y vient.

À quoi sert la roue des émotions au quotidien ?

À une chose essentielle : nommer finement. Les psychologues appellent cela la granularité émotionnelle — la capacité à distinguer « déçu », « vexé » et « découragé » là où d’autres ne perçoivent qu’un vague « mal ». Et nommer n’est pas un luxe de littéraire. Poser le mot juste sur un état interne suffit, en imagerie cérébrale, à faire baisser l’activation de l’amygdale, ce centre d’alarme du cerveau. Autrement dit : bien nommer, c’est déjà commencer à apaiser. J’ai détaillé ce mécanisme dans un article sur la façon de mettre des mots sur ses émotions grâce à la pratique artistique.

Concrètement, la roue s’utilise comme une carte routière. Vous sentez que quelque chose vous traverse ? Ouvrez la roue et procédez en trois temps : repérer le pétale (la famille d’émotion), ajuster l’intensité (agacement, colère ou rage ?), vérifier les mélanges (n’y aurait-il pas aussi de la déception là-dessous ?). Deux minutes, montre en main. Répété quelques semaines, cet exercice minuscule muscle sérieusement le premier pilier de l’intelligence émotionnelle : identifier ce que l’on ressent.

Bref, la roue est un outil d’alphabétisation émotionnelle. Elle ne dit pas quoi faire de l’émotion — ça, c’est le travail d’après. Mais elle donne les mots sans lesquels ce travail est impossible.

La roue des émotions en atelier d’art-thérapie : le dispositif complet

Chez Artévie, la roue des émotions est enseignée comme un dispositif à part entière — un exercice cadré, avec sa durée, son matériel, ses consignes et son temps de retour verbal. « Dans le cadre, il y a un ou des dispositifs et des contraintes. C’est par là que quelque chose peut advenir », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2). Le dispositif complet dure 2 heures, et voici comment il se déroule.

Premier temps — colorier. Chacun reçoit une roue vierge et la colorie selon ses émotions du moment, en progressant du centre vers l’extérieur. Aucune consigne esthétique : les couleurs se choisissent à l’instinct. Puis chaque participant nomme ce que représente chaque couleur — et c’est souvent là que les surprises commencent. Un temps d’échange suit, sans obligation de parole.

Deuxième temps — transformer. Chacun découpe dans sa roue une émotion qui lui pèse, puis écrit sur une feuille tout ce qui s’y rattache : situations, personnes, souvenirs. Cette feuille est ensuite déchirée, ou brûlée symboliquement selon le cadre. Le geste peut sembler théâtral ; en séance, il ne l’est pas du tout. Se séparer physiquement de ce qu’on vient de déposer produit un soulagement que la parole seule offre rarement.

Troisième temps — recomposer. Le reste de la roue est recollé sur un nouveau support, puis complété de phrases positives, que chacun conserve. On ne repart pas avec le poids : on repart avec la ressource. La séance se clôt par un retour verbal, où l’art-thérapeute accueille ce qui a émergé sans jamais interpréter à la place de la personne ni porter de jugement sur la production.

« Ce qui m’a marquée, c’est le moment des ciseaux. J’ai découpé la part grise de ma roue, celle que j’avais appelée « l’épuisement », et j’ai rempli une page entière de tout ce qui allait avec. On l’a déchirée à la fin de la séance. Je n’ai pas pleuré sur le coup, c’est venu dans la voiture en rentrant. Ma roue recollée est punaisée dans ma cuisine depuis, et franchement, certains matins, la regarder me remet d’aplomb. »

Delphine, 47 ans, ancienne aide-soignante, Angers

Avec les enfants : une porte d’entrée vers les mots

Chez l’enfant, le cerveau émotionnel domine encore largement le cerveau rationnel. Lui demander « pourquoi tu pleures ? » revient souvent à lui poser une question à laquelle il n’a physiologiquement pas les moyens de répondre. La roue contourne l’obstacle : on ne demande plus d’expliquer, on demande de montrer. Pointer le pétale, tourner le curseur, choisir la couleur.

En séance, ce travail s’inscrit dans une progression que nos élèves apprennent pas à pas : griffonnage libre pour libérer le geste, identification des émotions par la couleur, symbolisation de la peur ou de la colère, transformation en récit visuel, partage, intégration. La roue intervient à la deuxième étape, comme un alphabet illustré. Et les séances restent courtes — 30 minutes à 1 heure pour un enfant, contre 1 heure à 1 heure 30 pour un adulte — parce que nommer ses émotions, à 6 ans, est un effort considérable.

Trois façons de détourner la roue en exercice créatif

Pas besoin d’attendre une séance pour faire travailler la roue. Trois pistes, du plus rapide au plus engageant :

  • La météo intérieure du matin. Une mini-roue imprimée près de la cafetière. Chaque matin, deux minutes : repérer son pétale du jour, son intensité, et l’écrire d’un mot dans un carnet. Au bout d’un mois, vous aurez sous les yeux quelque chose que très peu de gens possèdent : la carte de votre propre climat émotionnel.
  • La roue-collage du mois. Sur un grand cercle divisé en huit quartiers, coller chaque semaine des images découpées dans des magazines, un quartier par émotion traversée. Ni beau ni laid : juste fidèle. Le collage a l’avantage d’être une entrée non intimidante pour ceux que le dessin paralyse.
  • La page-roue du journal. Si vous tenez un journal créatif, consacrez une page par semaine à une roue dessinée à main levée, coloriée selon la semaine écoulée, puis entourée de quelques lignes d’écriture spontanée. C’est l’exercice le plus complet des trois : il combine l’image, la couleur et les mots.

Un mot d’honnêteté, tout de même. La roue de Plutchik est un modèle théorique, pas une vérité gravée dans le marbre : le choix des huit émotions primaires et de leurs combinaisons reste discuté par les chercheurs, et d’autres modèles — comme celui de Genève — découpent le paysage émotionnel autrement. Ça ne retire rien à son utilité pratique. Une carte n’a pas besoin d’être parfaite pour aider à s’orienter.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé. Si une émotion douloureuse s’installe durablement, parlez-en à votre médecin ou à un psychologue.

FAQ

  • Quelles sont les 8 émotions de la roue de Plutchik ?

La joie, la tristesse, la confiance, le dégoût, la peur, la colère, la surprise et l’anticipation. Elles forment quatre paires d’opposés et se combinent entre voisines pour produire des émotions composées, comme l’amour (joie + confiance) ou l’optimisme (joie + anticipation).

  • La roue des émotions est-elle validée scientifiquement ?

En partie. Le modèle de Plutchik est une théorie influente mais discutée : le nombre d’émotions primaires ne fait pas consensus chez les chercheurs. La roue de Genève, elle, a été construite et testée comme instrument de mesure par l’Université de Genève. Dans un usage quotidien ou en atelier, cette querelle importe peu : la roue sert de support pour nommer, pas de vérité scientifique absolue.

  • Comment utiliser la roue des émotions avec un enfant ?

Choisissez une version illustrée adaptée à son âge, et faites-la vivre dans les moments calmes plutôt qu’en pleine tempête. On pointe, on tourne le curseur, on colorie — on ne demande pas d’expliquer. Avec les plus petits, associez chaque émotion à une couleur et à une sensation du corps (« où ça se sent, dans ton ventre, ta gorge ? ») : une étude finlandaise menée auprès de 701 volontaires et publiée dans la revue PNAS a d’ailleurs montré que chaque émotion s’accompagne d’une carte de sensations corporelles étonnamment constante d’une personne à l’autre.

  • Quelle différence entre une émotion et un sentiment ?

L’émotion est une réaction brève et intense de l’organisme à un événement — elle dure de quelques secondes à quelques minutes et s’accompagne de manifestations corporelles. Le sentiment est son prolongement conscient et durable : la peur est une émotion, l’inquiétude qui vous habite pendant des semaines est un sentiment. La roue cartographie d’abord les émotions ; les sentiments s’y rattachent par nuances.

  • Où trouver une roue des émotions à imprimer ?

De nombreuses versions circulent en ligne, de qualité inégale. Le plus fiable : partir du schéma original de Plutchik (largement reproduit) ou de la roue de Genève, disponible en français sur le site de l’Université de Genève pour un usage non commercial. Et rien ne vous empêche — c’est même ce que je recommande — de dessiner la vôtre : le geste de la construire fait déjà partie de l’exercice.

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