Regard de la directrice · Art-thérapie
Art-thérapie et adolescents : mettre en forme l’intime en institution de soin
Quand la parole se dérobe, la matière prend le relais. Plongée dans une expérience clinique menée par Marion Desbareau, art-thérapeute et formatrice chez Artévie, auprès d’adolescents en institution de soin.
Il y a des mots qu’un adolescent ne dira jamais. Pas parce qu’il refuse — parce qu’il ne les a pas. L’expérience est là, brute, envahissante, mais elle n’a pas encore trouvé de forme. Et c’est précisément là que l’art-thérapie trouve sa place : offrir un chemin quand la parole se dérobe.
Je tenais à consacrer cet article au travail de Marion Desbareau-Lecomte, art-thérapeute et formatrice chez Artévie. Marion n’exerce pas seulement en cabinet : elle intervient aussi en institution, et elle écrit. En 2020, elle a publié dans la revue Cliniques (éditions érès) un article dont le titre, à lui seul, dit beaucoup : « Mise en forme de l’intime ». Elle y raconte, sans fard, une expérience menée auprès d’adolescents accueillis en institution de soin psychiatrique.
Cet article, je vous invite à le lire en entier. Ce que j’en retiens ici, c’est ce qu’il apprend de notre métier — et pourquoi une école comme la nôtre a de la chance de compter une praticienne qui pense et écrit sa pratique.
Une formatrice qui relie la clinique et la recherche
À mon sens, c’est ce qui fait la différence entre un bon intervenant et un formateur qui transmet vraiment : le lien entre le terrain et la pensée. Marion accompagne des personnes en cabinet comme au sein d’institutions. Au moment de l’expérience qu’elle relate, elle travaille depuis sept ans dans le pôle adulte d’une clinique psychiatrique ; on lui propose d’aller à la rencontre d’un tout autre public — des adolescents.
| Deux terrains | Ce qu’ils enseignent |
|---|---|
| En cabinet (libéral) | L’écoute fine, la relation duelle, le temps long de l’accompagnement. |
| En institution de soin | Le cadre partagé avec une équipe soignante, la temporalité du soin, une place précise à tenir — ni celle du psy, ni celle de l’éducateur. |
De cette pratique, Marion tire une réflexion qu’elle a choisi de mettre par écrit. Son article n’est pas un billet d’humeur : c’est une contribution clinique, publiée dans une revue de praticiens, relue et référencée. Vous pouvez la consulter sur la page de ses publications sur Cairn.info. Pour une école comme la nôtre, c’est une fierté — et un gage.
L’adolescence, cet âge où les mots manquent
Pourquoi l’art-thérapie parle-t-elle si bien aux adolescents ? L’adolescence, c’est un corps qui change plus vite que l’image qu’on en a. Des émotions qui débordent le vocabulaire disponible. Demander à un ado de « mettre des mots sur ce qu’il ressent », en face-à-face, revient souvent à cogner contre un mur. Non par mauvaise volonté. Par impossibilité, sur le moment.
La médiation artistique contourne l’obstacle. Elle ne demande pas « qu’est-ce que tu ressens ? », mais « qu’est-ce que tu as envie de faire ? ». Le geste précède la compréhension. Quelque chose de l’intérieur passe dans la matière avant même d’avoir été pensé — et devient, du coup, regardable. À distance. Sans avoir à se raconter frontalement.
Le processus créatif : extérioriser, contenir, transformer
Mettre en forme l’intime, c’est prendre ce qui n’a pas de contour — une angoisse, une colère, un vide — et lui donner une matière, une couleur, une limite. Ce déplacement produit trois effets, qui s’enchaînent :
Extérioriser
Ce qui était dedans, écrasant, se retrouve dehors — sur la feuille, dans la matière. On peut enfin le regarder.
Contenir
Une forme a des bords. Le cadre de l’atelier, le format, le temps de séance : autant de contenants qui rassurent sans le dire.
Transformer
La chose posée dehors redevient malléable : reprendre, modifier, recommencer. « Je peux agir sur ma représentation. »
Dans l’atelier de Marion : mettre en forme, puis exposer
Voici, à grands traits et sans trahir la finesse de son texte, l’expérience que Marion Desbareau relate. Pendant cinq mois, douze adolescents — sept filles, cinq garçons — d’un service de pédopsychiatrie ont participé à un atelier d’écriture animé par un écrivain, sur le thème du temps. Quand cet atelier s’achève, on demande à Marion de reprendre le groupe pour mettre en forme ces textes et les exposer dans un centre culturel. Trois mois, un mardi par semaine, une heure, avec une infirmière à ses côtés.
Le défi n’est pas mince : comment exposer, au regard de tous, des mots qui touchent à l’intime de jeunes déjà fragilisés ? Tout l’art de Marion tient dans la façon dont elle transforme cette contrainte en matière de travail.
Douze ados écrivent avec un écrivain professionnel. Un lien fort se noue ; son départ laisse un vide à traverser.
Marion arrive pour « mettre en forme » les écrits. D’emblée, l’enthousiasme des adultes se heurte au mutisme des jeunes.
Confidentialité, régularité, pas de téléphone. Un cadre sans cesse attaqué, y compris par l’équipe. Elle choisit de « se mettre au chevet du groupe » avant de viser l’exposition.
Trois paravents de bois et de tissu. L’idée : jouer avec le signifiant — montrer certains mots, en cacher d’autres. Le pseudonyme devient une « carapace » qui protège tout en exposant.
Le groupe oscille entre élans créatifs et longues apathies, jusqu’à une colère franche — que Marion accueille comme un signe de vie retrouvé.
Casques audio, voix chuchotées, chants de baleines. Le jour venu, les jeunes, d’abord intimidés, se redressent : leurs mots ont été entendus, au-delà des murs de la clinique.
Comment recréer du lien avec des jeunes mutiques ? Marion commence par le jeu. Elle propose un « blason » — « C’est quoi ton blaze ? » — où chacun se présente en imaginant : si j’étais une époque, un animal, une œuvre d’art… Le détour par l’imaginaire fait ce que l’interrogatoire ne peut pas : il détend, il relie, il autorise à se dire sans se livrer.
Vient ensuite le travail sur la matière. Les textes parlent d’un « Moi du futur », du désir de « changer de peau » — ces adolescents en pleine mue, comme le homard de Dolto qui perd sa carapace. Le pseudonyme devient une seconde peau : on peut s’exposer sans se trahir. Sur les paravents de tissu, on montre certains mots, on en cache d’autres ; les mots deviennent des maux, protégés du regard tout en étant donnés à voir.
Un épisode dit tout du renversement qui s’opère. Pour enregistrer leurs textes, le groupe s’installe dans une petite salle de bains à l’acoustique feutrée ; les voix chuchotées se chevauchent comme un slam, ponctué de chants de baleines. Plus tard, il faut des casques audio sans fil : sur ce terrain technologique, ce sont les ados « ceux qui savent », et ils se moquent gentiment de l’incompétence des adultes. Les rôles s’inversent — et c’est précisément là qu’ils s’approprient enfin le projet.
Ce travail collectif de maillage sur la structure et dans la structure de soin permet enfin de donner forme au tissu groupal.
Marion Desbareau, « Mise en forme de l’intime », revue Cliniques, 2020 · Éditions érèsLe cadre d’abord : « se mettre au chevet du groupe »
Ce qui frappe, dans le récit de Marion, c’est la place qu’elle donne au cadre. On lui commande une exposition ; elle commence par soigner le groupe. Le local est exigu et sombre, les jeunes arrivent en retard, les yeux rouges, à peine sortis d’un temps de parole. Le cadre est effracté de toutes parts : un soignant entre pour rappeler un rendez-vous, un autre lance aux ados qu’ils « devraient être reconnaissants »…
Marion repère derrière ces frictions un mouvement clinique : attendre de la reconnaissance d’adolescents en souffrance, c’est rejouer la détresse des parents face à un ado dont l’opposition inquiète. Alors elle décide, dit-elle joliment, de ne pas « entrer dans le vif du sujet quand le sujet est à vif ». Elle met l’objectif de l’exposition entre parenthèses pour faire émerger, d’abord, une dynamique de groupe. Poser un cadre qui tienne, savoir le défendre sans rigidifier, repérer ce qui se joue dans le transfert : ce sont des compétences qui s’apprennent, se travaillent, se supervisent. C’est exactement ce que nous transmettons en formation.
Marion ne se contente d’ailleurs pas d’observer : elle est prise dans le processus. Elle raconte s’être sentie « éparpillée », traversée par les mouvements du groupe, gagnée par le doute et parfois par un sentiment d’incompétence quand l’institution la fragilise. Le thérapeute, rappelle-t-elle après la psychanalyste Marion Milner, est lui-même un « médium malléable », convoqué aux confins de sa propre créativité. Accepter d’être ainsi engagé — corps et pensée — sans s’y perdre : voilà encore une chose qui se travaille en supervision, et que la formation prépare.
La colère, un signe de vie
Il y a un moment que je trouve magnifique dans son texte. Après des semaines d’allers-retours et de promesses non tenues, la léthargie du groupe se change en colère : « Cela n’en finit pas ! On aimerait passer à autre chose ! » Beaucoup, à cet instant, y verraient un échec. Marion, elle, l’accueille comme une remise en mouvement psychique — l’énergie vitale du groupe qui revient.
C’est là toute la différence entre animer et accompagner. Un atelier créatif sans cette lecture clinique peut, au mieux, occuper ; au pire, mettre en difficulté un jeune déjà vulnérable. Savoir qu’une colère peut être un progrès, cela ne s’improvise pas : cela se forme.
Ce que cette expérience apporte à Artévie
Si je vous raconte le travail de Marion, ce n’est pas seulement pour saluer une formatrice que j’estime. C’est parce qu’il incarne une conviction qui structure notre pédagogie : l’art-thérapie est un vrai métier, qui articule sensibilité artistique et rigueur clinique. Le processus créatif, le cadre thérapeutique, la connaissance des publics, la lecture du transfert : tout ce que Marion déploie sur son terrain, nos élèves l’éprouvent en formation.
Un cursus pensé pour des adultes en reconversion, souvent issus du secteur social ou médico-social.
Vous pouvez découvrir l’ensemble du programme sur notre page dédiée à la formation d’art-thérapeute. Et le parcours de nos intervenants se retrouve sur nos fiches formateurs, à commencer par celle de Marion.
En quelques questions
L’art-thérapie soigne-t-elle les adolescents ?
Elle n’est pas un traitement médical et ne remplace pas un suivi psychiatrique. En institution, elle s’inscrit toujours en complément du soin, aux côtés de l’équipe : un espace d’expression et d’élaboration précieux, sans se substituer à la médecine.
Faut-il être artiste pour devenir art-thérapeute ?
Non. Une sensibilité et une pratique artistiques aident, mais le cœur du métier est ailleurs : tenir un cadre, accompagner une relation, lire ce qui se joue dans le lien. C’est ce que la formation construit.
Quelles médiations utilise un art-thérapeute ?
Toutes celles qui permettent de donner forme à l’intime : écriture, peinture, argile, collage, voix, mouvement… L’expérience de Marion, autour de l’écriture et de sa mise en espace, en est un bel exemple. Le choix du médium dépend du public et du projet de soin.
Peut-on se reconvertir vers ce métier ?
Oui, et c’est le profil de la majorité de nos élèves : des adultes venus du social, du soin ou de l’éducation, en quête d’une pratique qui a du sens. Le cursus est conçu pour eux.
Combien de temps dure la formation Artévie ?
Le cursus représente 728 heures réparties sur 91 jours, autour de cinq piliers, dans des promotions à taille humaine (une dizaine d’élèves).
Ce que Marion réussit là, c’est un vrai funambulisme : tenir un objectif institutionnel — une exposition — sans jamais lâcher le fil du soin. Elle nous rappelle qu’en art-thérapie, le résultat visible n’est jamais le but ; il est le prétexte à un cheminement. Ce sont les allers-retours, les colères, les silences et les petites victoires qui font le travail thérapeutique. Et pour accompagner tout cela avec justesse, il faut plus qu’une âme d’artiste : il faut se former.