
Art-thérapie, traumatisme et dissociation : pourquoi la création peut soigner ce que les mots ne disent pas
Par Cathia Boucheron
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesAprès un traumatisme, la parole bute. Les souvenirs reviennent par fragments, hors de toute chronologie. Le corps porte une tension que la pensée n’atteint pas. C’est précisément dans ce champ — celui où la psyché peine à mettre en mots — que l’art-thérapie a le plus à apporter. Voici pourquoi la médiation créative s’est imposée comme une approche précieuse dans le travail du traumatisme et des troubles dissociatifs, et comment elle s’articule avec d’autres prises en charge.
Comprendre le traumatisme et la dissociation
Un traumatisme psychique se définit comme l’effraction d’un événement qui dépasse les capacités habituelles de la psyché à l’intégrer. L’événement n’est pas seulement difficile : il est inassimilable. Il reste alors présent dans l’organisme sans pouvoir être placé dans le temps, dans le récit, dans la suite des autres expériences.
Les manifestations du psychotraumatisme
Le psychotraumatisme se manifeste classiquement par une triade : reviviscences (flashbacks, cauchemars, sensations qui ramènent brutalement à l’événement), évitements (de lieux, de personnes, de situations rappelant le trauma), et hyperactivation neurovégétative (sursauts, tensions, insomnie). Le diagnostic de trouble de stress post-traumatique (TSPT, ou PTSD en anglais) est posé lorsque ces symptômes persistent au-delà d’un mois.
Qu’est-ce que la dissociation ?
La dissociation est un mécanisme psychique de protection qui se déclenche dans des situations de menace extrême. Elle peut se manifester par un sentiment d’irréalité (déréalisation), de détachement de soi-même (dépersonnalisation), de coupure émotionnelle, ou de fragmentation de la mémoire. Cette réponse, utile sur le moment, peut devenir invalidante lorsqu’elle persiste.
Les différents types de traumatismes pris en charge
Le traumatisme aigu (type 1)
Le traumatisme dit aigu, ou de type 1, fait suite à un événement unique et identifiable : accident grave, agression, catastrophe naturelle, deuil brutal. Il est généralement plus circonscrit dans le temps et plus accessible au travail thérapeutique. L’art-thérapie peut soutenir efficacement la réintégration de cet événement dans le récit de vie, particulièrement lorsque la parole reste partiellement bloquée.
Le traumatisme complexe (type 2)
Le traumatisme complexe, ou de type 2, résulte d’expositions répétées à des événements traumatiques, souvent dans l’enfance — maltraitance, négligence grave, violences intrafamiliales prolongées. Il imprègne le développement de la personne et touche son rapport au monde, à elle-même, aux autres. Le travail thérapeutique y est plus long, plus exigeant. L’art-thérapie y trouve une place précieuse, souvent en complément d’autres approches.
Le trauma transgénérationnel
Certaines personnes portent des contenus traumatiques qui ne leur appartiennent pas en propre : guerres traversées par leurs grands-parents, exils, persécutions, secrets familiaux. Ces traumas transgénérationnels se manifestent souvent par des symptômes diffus, difficiles à relier à une histoire personnelle directe. L’art-thérapie offre un espace où ces héritages peuvent émerger sous forme symbolique.
Pourquoi le traumatisme résiste à la parole
La mémoire traumatique est non verbale
Les recherches en neurosciences ont montré que la mémoire traumatique s’inscrit principalement dans des zones cérébrales non verbales — système limbique, amygdale, hippocampe perturbé. Au moment du traumatisme, l’aire de Broca, siège du langage, peut être désactivée. C’est ce qui explique pourquoi tant de personnes traumatisées disent : « je n’arrive pas à le mettre en mots ».
Les limites des thérapies par la parole
Les approches verbales classiques restent essentielles, mais elles atteignent leurs limites face à des contenus qui n’ont jamais été verbalisés. Demander à une personne traumatisée de raconter ce qu’elle a vécu peut, dans certains cas, retraumatiser plutôt qu’apaiser. C’est pourquoi de nombreuses approches contemporaines — EMDR, art-thérapie, somatic experiencing — proposent des voies non verbales d’accès au matériau traumatique.
Le corps porte ce que la pensée ne peut pas
Le psychiatre Bessel van der Kolk, dans son ouvrage The Body Keeps the Score (2014), résume une génération de recherches : le traumatisme s’inscrit d’abord dans le corps. Toute thérapie efficace passe donc, à un moment ou un autre, par la prise en compte de cette dimension corporelle.
Les apports spécifiques de l’art-thérapie
Une voie d’accès non verbale
L’art-thérapie offre précisément ce que la parole ne permet pas toujours : un mode d’expression qui contourne le langage articulé. Tracer, modeler, peindre, déchirer, coller : autant de gestes qui peuvent porter ce que les mots ne portent pas. La création devient un véhicule pour des contenus restés enfouis.
Le médium artistique fait tiers
Dans une thérapie verbale, la relation se noue entre deux personnes seulement — patient et thérapeute. En art-thérapie, le médium artistique (la feuille, la matière, l’œuvre en cours) introduit un troisième pôle. C’est ce qu’on appelle la triangulation thérapeutique. Le médium accueille les projections, prend la place de l’interlocuteur, autorise une distance protectrice. Pour des personnes traumatisées, cette distance est précieuse.
L’expression sans nécessité de raconter
L’un des apports majeurs de l’art-thérapie pour les personnes traumatisées est qu’elle ne demande pas de raconter. La personne crée. Le thérapeute accompagne. Le récit explicite n’est jamais une obligation. Ce qui se déploie sur la feuille peut être travaillé sans avoir à mettre en mots ce qui s’est passé.
Comment l’art-thérapie travaille concrètement avec le traumatisme
Phase 1 — installer la sécurité
Avant tout travail sur le matériau traumatique, l’enjeu central est d’installer un sentiment de sécurité : sécurité du cadre, sécurité de la relation, sécurité du corps. Pendant cette phase, qui peut durer plusieurs séances, on travaille des médiums apaisants — couleurs douces, matières fluides — sans aborder directement l’événement. Cette étape est non négociable.
Phase 2 — explorer ce qui peut l’être
Une fois la sécurité installée, le travail peut progressivement aborder ce qui doit l’être. Cela ne signifie pas représenter le traumatisme : cela signifie permettre que des images, des couleurs, des formes émergent. Le thérapeute n’interprète pas. Il accompagne. Le rythme est donné par la personne, jamais imposé.
Phase 3 — réintégrer dans une histoire
Le travail thérapeutique vise, à terme, à permettre à l’événement traumatique de trouver une place dans le récit de vie de la personne. Non pas oublié — c’est impossible — mais intégré. La création artistique soutient ce travail en offrant une mise en forme symbolique, qui transforme la trace traumatique en élément du récit.
Travailler avec la dissociation
Les défis spécifiques
La dissociation pose des défis particuliers à toute thérapie. La personne dissociée peut sembler présente sans l’être vraiment, ou avoir des accès dissociatifs imprévisibles en séance. L’art-thérapie offre ici un avantage : le geste manuel, la sensation tactile des médiums, le contact physique avec la matière agissent comme des ancres au présent corporel.
L’ancrage par les sens
Travailler avec de la terre, manipuler des matières, sentir le crayon dans la main, voir les couleurs s’étendre sur le papier : autant de stimulations sensorielles qui ramènent au présent. Pour des personnes sujettes à la dissociation, ces ancrages corporels et sensoriels sont parfois plus efficaces que toute consigne verbale de présence.
Les protocoles spécifiques
Certains protocoles d’art-thérapie ont été spécifiquement conçus pour le travail du traumatisme et de la dissociation. Ils articulent des temps de création, des temps de retour au corps, et des consignes structurantes qui empêchent un débordement. Ces protocoles ne s’improvisent pas : ils demandent une formation spécialisée.
Les indications et les contre-indications
Quand l’art-thérapie est particulièrement indiquée
L’art-thérapie est particulièrement indiquée pour les personnes qui ne parviennent pas à parler de leur traumatisme, pour celles qui ont déjà tenté une thérapie verbale sans en avoir tiré bénéfice, pour les enfants et adolescents traumatisés, et pour les publics cumulant des facteurs de vulnérabilité. Elle est aussi précieuse en complément d’autres approches comme l’EMDR ou la thérapie cognitivo-comportementale.
Les contre-indications relatives
Certaines situations demandent une grande prudence : psychose en phase aiguë, troubles dissociatifs sévères non stabilisés, idées suicidaires actives. Dans ces contextes, l’art-thérapie ne se substitue pas à une prise en charge médico-psychiatrique. Elle peut intervenir en complément, dans un cadre bien défini, mais jamais en première ligne ni en isolement.
Articuler art-thérapie et autres approches
Pour le travail du traumatisme, l’art-thérapie ne prétend pas remplacer les autres approches. Elle se déploie le plus souvent en complément.
Avec l’EMDR et les thérapies de retraitement
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), développée par Francine Shapiro, est aujourd’hui l’une des thérapies les mieux validées pour le TSPT. Art-thérapie et EMDR peuvent se combiner avec bénéfice : l’art-thérapie installe la sécurité et travaille les ressources, l’EMDR retraite spécifiquement les souvenirs traumatiques.
Avec les approches corporelles
La somatique, le somatic experiencing, le yoga thérapeutique partagent avec l’art-thérapie l’attention au corps. Ces approches peuvent se combiner harmonieusement dans un parcours de soin global, en cohérence avec une vision holistique.
Se former à l’art-thérapie du traumatisme
Travailler avec le traumatisme demande une formation solide et une supervision continue. Ce n’est pas un champ que l’on improvise. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie intègre les fondements théoriques nécessaires à cet accompagnement, dans le cadre d’un parcours complet. Pour les praticiens déjà installés ou les personnes en reconversion vers l’art-thérapie, des modules complémentaires de spécialisation existent. Une supervision régulière par un pair ou un superviseur expérimenté est fortement recommandée pour tout praticien travaillant avec des publics traumatisés, tant la charge psychique de cet accompagnement peut être importante.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- L’art-thérapie peut-elle suffire à traiter un PTSD ?
Pour des cas légers à modérés, l’art-thérapie peut suffire si elle est conduite par un praticien formé. Pour des PTSD sévères ou complexes, elle s’inscrit le plus souvent en complément d’autres approches comme l’EMDR ou la thérapie cognitivo-comportementale, dans le cadre d’une prise en charge médicale globale.
- Faut-il raconter son traumatisme en séance ?
Non, jamais d’emblée et jamais sous pression. L’un des apports majeurs de l’art-thérapie est précisément de permettre un travail sur le matériau traumatique sans exiger un récit verbal. Si la parole vient, elle vient ; si elle ne vient pas, le travail se fait autrement.
- Au bout de combien de séances voit-on des effets ?
Cela dépend de nombreux facteurs : nature du traumatisme, ressources de la personne, qualité du cadre, fréquence des séances. Comptez généralement plusieurs mois pour des effets stables. La phase préalable d’installation de la sécurité, à elle seule, peut prendre plusieurs séances.
- L’art-thérapie est-elle adaptée aux enfants traumatisés ?
Oui, particulièrement. Les enfants disposent rarement des outils langagiers permettant de mettre en mots un traumatisme. La création — dessin, modelage, jeu — leur offre un accès naturel à ce qu’ils ont vécu. Pour les enfants et adolescents traumatisés, l’art-thérapie constitue souvent une voie particulièrement efficace.
- Quels publics relèvent de cette approche ?
Au-delà des personnes diagnostiquées TSPT, l’art-thérapie du traumatisme convient aux personnes ayant traversé violences interpersonnelles, accidents graves, deuils traumatiques, parcours migratoires difficiles, expériences de soin invasives. La diversité des publics est large. Chacun de ces contextes appelle des adaptations spécifiques du cadre thérapeutique et du choix des médiums, qu’une formation sérieuse permet de mettre en œuvre avec discernement.
- Les protocoles d’art-thérapie pour le trauma sont-ils standardisés ?
Plusieurs protocoles structurés existent et continuent de se développer. Aucun n’a encore le statut de référence universelle, mais les approches partagent des principes communs : installation préalable de la sécurité, travail des ressources, abord progressif du matériau traumatique, intégration narrative finale. Cette structure progressive est l’un des plus grands acquis du champ thérapeutique ces vingt dernières années.
Pour aller plus loin
- Dossier — Troubles du stress post-traumatique — Inserm
- Étude Inserm publiée dans Science (2020) — résilience post-traumatique — Salle de presse Inserm
- L’art-thérapie en santé mentale — Jean-Pierre Royol — Cairn