Personne cherchant à percevoir ce qu'elle ressent

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Alexithymie : quand on ne sait pas nommer ses émotions

Quelqu’un vous demande ce que vous ressentez. Et rien ne vient. Pas par pudeur, pas par timidité : le mot n’existe tout simplement pas à l’intérieur. Cette difficulté à identifier, différencier et exprimer ses émotions porte un nom : l’alexithymie. D’après les travaux de l’Université catholique de Louvain, elle concernerait 10 à 15 % de la population. Autrement dit, plusieurs personnes de votre entourage, peut-être vous-même.

Vous vous reconnaissez dans ce brouillard intérieur ? Ou vous vivez avec quelqu’un qui répond invariablement « ça va » quand vous lui demandez comment il se sent ? Alors les questions arrivent vite. Est-ce une maladie ? D’où ça vient ? Et surtout : comment faire quand les mots manquent ? Voici des repères concrets — et une piste souvent méconnue, celle de la voie non verbale et de la création.

L’alexithymie, c’est quoi exactement ?

L’alexithymie désigne la difficulté à identifier, comprendre et exprimer ses émotions par des mots. Ce n’est pas une absence de ressenti, mais un défaut d’accès à ce ressenti. Fréquente, elle rend les thérapies verbales ardues : la voie non verbale de la création offre alors une porte d’entrée précieuse.

Le mot vient du grec : a- (absence), lexis (mot, parole), thymos (l’humeur, le siège des affects). Littéralement : « pas de mots pour les émotions ». Le terme a été forgé en 1972 par les psychiatres Nemiah et Sifneos, qui observaient des patients atteints de maladies psychosomatiques incapables de décrire ce qu’ils ressentaient. Ils racontaient les faits, les dates, les symptômes. Jamais le vécu.

Concrètement, l’alexithymie se décrit à travers quatre composantes :

  • une difficulté à identifier ses émotions et à les distinguer des sensations corporelles (est-ce de l’angoisse ou une douleur à l’estomac ?) ;
  • une difficulté à les décrire aux autres, même quand on en a conscience ;
  • une vie imaginaire limitée : peu de rêves, peu de fantasmes, peu de rêveries ;
  • une pensée tournée vers le concret : on décrit les événements dans le détail, on agit, mais on ne s’attarde pas sur le ressenti.

Un point mérite d’être posé d’emblée : l’alexithymie n’est pas une maladie mentale. Elle ne figure pas comme diagnostic dans les classifications psychiatriques. C’est un trait de fonctionnement, plus ou moins marqué selon les personnes — un continuum, pas une case. Certains vivent très bien avec. Pour d’autres, ce mur entre soi et ses émotions finit par coûter cher : à la santé, au couple, au travail.

Les signes qui doivent alerter

Attention, il ne s’agit pas de coller une étiquette à toute personne réservée. La pudeur émotionnelle existe, et elle n’a rien de pathologique. L’alexithymie, elle, se repère à des signes plus précis, qui reviennent dans la durée.

Dans le corps

L’émotion existe bel et bien — elle est simplement vécue à l’état brut, physiologique. Le cœur s’accélère, la gorge se serre, le ventre se noue. Mais faute de pouvoir relier ces signaux à une émotion nommée, la personne consulte pour des maux physiques : troubles digestifs, tensions, migraines, fatigue inexpliquée. C’est d’ailleurs chez des patients psychosomatiques que le concept est né. Autre manifestation déroutante : des réactions brutales et incompréhensibles pour la personne elle-même — crise de colère, bouffée de panique — sans qu’elle puisse dire ce qui l’a déclenchée. Les chercheurs de l’UCLouvain décrivent précisément ce paradoxe : un apparent engourdissement émotionnel, entrecoupé de débordements que rien ne semble annoncer.

Dans la relation aux autres

L’entourage parle souvent de froideur, de distance, d’indifférence. À la question « qu’est-ce que tu as ressenti ? », la réponse porte sur les faits : « j’ai mal dormi », « la réunion a duré deux heures ». Les conversations émotionnelles ennuient ou mettent mal à l’aise. Et comme la difficulté touche aussi la lecture des émotions d’autrui, les malentendus s’accumulent : le conjoint se sent ignoré, les collègues jugent la personne insensible. Alors qu’elle ne l’est pas. Elle ne voit tout simplement pas ce qu’on lui reproche de ne pas voir. Si vous vous interrogez sur ce qui se joue derrière ce type de fermeture, notre article pour apprendre à reconnaître un blocage émotionnel complète utilement celui-ci.

D’où vient l’alexithymie ?

Il n’existe pas une cause unique, mais des chemins qui se croisent. Le premier passe par l’enfance. Les travaux menés à l’UCLouvain par l’équipe du professeur Olivier Luminet pointent le rôle de l’environnement familial : quand une famille décourage l’exploration et la verbalisation des émotions — « on ne pleure pas », « ce n’est rien », « arrête ton cinéma » —, l’enfant n’apprend jamais à relier ses sensations à des mots. Le vocabulaire émotionnel est une langue ; si personne ne vous la parle, vous ne la parlez pas.

Le deuxième chemin, c’est le traumatisme. Un choc physique ou psychique — accident, agression, maladie grave, deuil brutal — peut provoquer une alexithymie dite secondaire : le système émotionnel se coupe pour survivre, et la coupure persiste après le danger. On la retrouve fréquemment chez les personnes souffrant de stress post-traumatique.

Et puis il y a la piste neurobiologique. Les recherches évoquent une communication moins fluide entre le cerveau émotionnel — le système limbique, où naissent les réactions affectives — et les zones du langage qui permettent de les mettre en mots. L’émotion se déclenche, mais l’information circule mal vers les aires capables de la traduire. Rien d’irréversible dans tout cela : on parle de connexions sous-utilisées, pas de câbles coupés.

Alexithymie, autisme, dépression : démêler les liens

L’alexithymie voyage rarement seule, et c’est ce qui la rend sérieuse. Elle est plus fréquente chez les personnes autistes — sans être un trait de l’autisme lui-même : beaucoup de personnes autistes identifient très bien leurs émotions, et la plupart des personnes alexithymiques ne sont pas autistes. Les deux réalités se recouvrent partiellement, elles ne se confondent pas.

On la retrouve aussi associée aux addictions (l’alcool ou la nourriture deviennent des régulateurs émotionnels par défaut), aux troubles alimentaires, à certaines maladies chroniques. Et surtout à la dépression. Une émotion qui ne peut pas se dire ne disparaît pas : elle s’accumule. Les chercheurs de l’UCLouvain soulignent qu’une alexithymie non prise en charge augmente le risque de dépression et même de complications cardiovasculaires. Le corps encaisse ce que la parole n’évacue pas. Bref, ce n’est pas « juste un caractère réservé ».

Quand les mots manquent, passer par la voie non verbale

C’est ici que le sujet devient vraiment intéressant. La plupart des psychothérapies reposent sur… la parole. Or demander à une personne alexithymique de raconter ce qu’elle ressent, c’est lui demander précisément ce qu’elle ne sait pas faire. L’équipe d’Olivier Luminet recommande d’ailleurs de commencer par des approches non verbales, qui aident à relier les sensations corporelles aux émotions, avant tout travail de verbalisation classique.

L’art-thérapie s’inscrit exactement dans cette logique. « L’art-thérapie offre un espace précieux : celui de dire sans parler, de dire sans dire « je », et même de dire l’indicible », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). Pour une personne qui n’a pas de mots, c’est un renversement complet : on ne lui demande plus de décrire, on lui propose de faire. Un geste, une couleur, une forme. La production parle à sa place, et le langage non verbal devient la première langue disponible.

Dans le vocabulaire de l’école, c’est la fonction d’expression : offrir un espace où déposer son vécu sans le dire verbalement. La consigne type tient en une phrase — « dessine ce que tu ressens » — et elle court-circuite justement le passage obligé par les mots. Je l’ai vu chez plusieurs élèves en stage : des participants incapables de répondre à « comment allez-vous ? » produisent en vingt minutes une image saturée d’informations émotionnelles. Le travail consiste ensuite, séance après séance, à regarder cette image avec eux et à laisser les mots arriver — parfois très lentement. Et c’est très bien ainsi. Si le sujet vous parle, nous avons détaillé ailleurs comment exprimer ses émotions par l’art, avec des exemples de médiums adaptés.

Un mot de méthode, tout de même. En art-thérapie, personne n’interprète votre dessin. Le praticien reste dans une lecture symbolique, sans jugement, et ne force jamais la parole : la verbalisation est proposée, jamais obligatoire. Pour quelqu’un qui a passé sa vie à s’entendre dire « exprime-toi », ce cadre-là change tout.

Un exercice concret : la visualisation corporelle

Voici un dispositif enseigné chez Artévie (Module 0), pensé pour les personnes envahies de pensées ou coupées de leurs ressentis. Durée : 30 à 45 minutes. Matériel : de l’aquarelle et un schéma corporel — une silhouette vide imprimée sur une feuille.

  • Installez-vous au calme, fermez les yeux, et suivez mentalement le trajet de votre respiration dans le corps : sa couleur, son intensité, les endroits où elle circule bien, ceux où elle bute.
  • Ouvrez les yeux et peignez ce trajet à l’aquarelle sur la silhouette : une zone chaude en orange, un nœud au plexus en gris, une gorge serrée en violet — peu importe le code, c’est le vôtre.
  • Regardez ensuite la silhouette. Où sont les couleurs ? Qu’est-ce qui domine ? C’est souvent la première carte émotionnelle que la personne voit de sa vie.

Ce n’est pas un gadget. Une étude finlandaise menée auprès de 701 volontaires (Nummenmaa et ses collègues, publiée dans PNAS) a cartographié la façon dont chaque émotion s’imprime dans le corps : la colère chauffe le haut du buste et les bras, la tristesse éteint les membres, la joie irradie partout. Le corps sait avant les mots. L’exercice ne fait que rendre ce savoir visible. Pour aller plus loin dans l’apprivoisement de ce vocabulaire intérieur, notre guide des techniques de gestion des émotions propose dix pistes complémentaires, dont plusieurs créatives.

« Pendant des années, quand on me demandait comment j’allais, je répondais « fatiguée ». C’était le seul mot que j’avais en stock. En atelier, j’ai peint un fond gris avec une tache rouge au milieu, sans réfléchir. C’est en le regardant que le mot « colère » est arrivé — pas avant. Je ne dis pas que tout a changé, mais je garde un carnet maintenant, et je dessine d’abord, je cherche les mots après. »

Valérie, 48 ans, ancienne contrôleuse de gestion, Rennes

Se faire accompagner : par qui, comment ?

Première étape, si l’alexithymie s’accompagne de somatisations, d’anxiété ou de signes dépressifs : le médecin traitant, puis un psychologue ou un psychiatre. Il existe un outil d’évaluation de référence, la TAS-20 (échelle d’alexithymie de Toronto), que ces professionnels peuvent faire passer. Oubliez les tests en ligne en dix questions : ils mesurent surtout votre humeur du jour.

L’accompagnement créatif vient ensuite, en complément — jamais à la place. Concrètement, un suivi en art-thérapie démarre souvent par un cycle court de 5 à 10 séances, à raison d’une séance de 1 h à 1 h 30 par semaine ou tous les quinze jours. Le format groupe a un intérêt particulier ici : voir les productions des autres, entendre comment ils en parlent, c’est apprendre le vocabulaire émotionnel par imitation, sans être mis sur la sellette. Du concret, un cadre stable, aucune performance attendue. Pour une personne alexithymique, c’est exactement le terrain dont elle a besoin.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé. Si votre difficulté à ressentir s’accompagne de tristesse durable, de troubles du sommeil ou d’idées noires, parlez-en d’abord à votre médecin.

FAQ

  • L’alexithymie est-elle une maladie mentale ?

Non. Elle ne figure pas comme diagnostic dans les classifications psychiatriques. C’est un trait de personnalité dimensionnel : chacun se situe quelque part entre « très connecté à ses émotions » et « très coupé ». Elle devient un problème quand elle favorise somatisations, isolement ou dépression — et c’est là qu’un accompagnement se justifie.

  • Comment savoir si je suis alexithymique ?

Quelques indices : vous décrivez les faits plutôt que les ressentis, vous confondez émotions et sensations physiques, votre entourage vous dit « froid » alors que vous ne le vivez pas ainsi, vous rêvez peu. Seul un professionnel peut évaluer sérieusement le trait, notamment avec l’échelle TAS-20. Méfiez-vous de l’autodiagnostic.

  • Les personnes alexithymiques ressentent-elles des émotions ?

Oui, et c’est le point le plus mal compris. L’émotion se produit bien, physiologiquement : le corps réagit, le cœur s’emballe, les muscles se tendent. Ce qui manque, c’est l’étape suivante — identifier ce signal, le nommer, le communiquer. On parle d’émotions non mentalisées, pas d’absence d’émotions.

  • Quel est le lien entre alexithymie et autisme ?

Les deux se recouvrent partiellement : l’alexithymie est plus fréquente chez les personnes autistes que dans la population générale. Mais ce sont deux réalités distinctes. Des chercheurs estiment d’ailleurs que certaines difficultés émotionnelles attribuées à l’autisme relèveraient en fait de l’alexithymie associée, et non de l’autisme lui-même.

  • Peut-on guérir de l’alexithymie ?

« Guérir » n’est pas le bon mot, puisqu’il ne s’agit pas d’une maladie. En revanche, le vocabulaire émotionnel s’apprend à tout âge, comme une langue étrangère : accompagnement psychologique, approches corporelles et créatives, pratique régulière. Les progrès sont lents mais réels, surtout quand on commence par des médiations non verbales avant le travail de parole.

  • Quel spécialiste consulter en cas d’alexithymie ?

Commencez par votre médecin traitant, surtout si des symptômes physiques répétés vous amènent déjà à consulter. Il pourra vous orienter vers un psychologue ou un psychiatre pour une évaluation. Un art-thérapeute peut ensuite intervenir en complément, particulièrement si les approches fondées sur la parole vous laissent démuni : c’est précisément pour ces situations que la médiation artistique a été pensée.

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