
Gestion des émotions : 10 techniques concrètes, dont les créatives
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 8 minutesLa colère qui monte en réunion. Les larmes qui débordent au mauvais moment. Cette boule au ventre qui s’installe le dimanche soir sans prévenir. La gestion des émotions n’est pas un talent réservé aux gens zen : c’est un ensemble de compétences qui s’apprennent, comme on apprend à nager. Et comme pour la nage, personne ne nous les a vraiment enseignées à l’école.
Alors, comment gérer ses émotions quand elles débordent — ou au contraire quand elles restent coincées quelque part entre la gorge et le ventre ? Voici 10 techniques concrètes, appuyées sur ce que la recherche en psychologie sait des stratégies de régulation, et sur ce que les ateliers d’art-thérapie montrent tous les jours : parfois, les mains trouvent le chemin avant les mots.
La gestion des émotions, ce n’est pas les faire taire
La gestion des émotions ne consiste pas à les refouler, mais à les accueillir, les nommer et les réguler. Respiration, écriture, mouvement, création : plusieurs leviers concrets permettent de faire redescendre l’intensité et de choisir sa réponse plutôt que de la subir. Cela s’apprend et se muscle au quotidien.
Première idée reçue à déminer : gérer ses émotions ne veut pas dire les contrôler, les cacher ou les éteindre. Une émotion est un signal — souvent utile, toujours passager. La peur signale un danger, la colère une limite franchie, la tristesse une perte. Le problème n’est jamais l’émotion elle-même, c’est ce qu’on en fait : la laisser tout envahir, ou la comprimer jusqu’à ce qu’elle explose ailleurs.
Les psychologues parlent de régulation émotionnelle, et ils ont comparé les stratégies entre elles. Le polycopié Artévie en recense quatre grandes familles (Module 2) : la suppression, la réévaluation cognitive, la distraction et la pleine conscience. Or toutes ne se valent pas. Les travaux relayés par The Conversation classent la suppression — serrer les dents, faire comme si de rien n’était — parmi les stratégies inadaptées, au même titre que la rumination. À l’inverse, la réévaluation et le déploiement de l’attention comptent parmi les plus efficaces. Autrement dit : la stratégie que la plupart d’entre nous utilisent par défaut est précisément la moins bonne.
Un mot de vocabulaire avant d’aller plus loin. Le chercheur Jean-Marie Barbier, du CNAM, distingue les affects (des variations continues de notre élan, souvent à peine perceptibles), les émotions (des réactions vives et brèves qui interrompent le cours de l’activité) et les sentiments (des états plus durables, installés dans le temps). Ce qui se gère « à chaud », ce sont les émotions. Ce qui se travaille en profondeur, ce sont les sentiments et les charges émotionnelles accumulées. Les 10 techniques qui suivent couvrent les deux registres.
Ce qui se passe dans votre corps quand une émotion monte
Le psychologue Paul Ekman a identifié six émotions universelles — joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise — reconnues sur tous les continents, dans toutes les cultures. Robert Plutchik en a proposé une cartographie plus fine, avec des intensités et des mélanges : son schéma en pétales, devenu célèbre, mérite un mode d’emploi à lui seul — nous lui avons d’ailleurs consacré un article complet sur la roue des émotions.
Ce que l’on sait moins, c’est que chaque émotion a une signature corporelle. L’équipe du chercheur finlandais Lauri Nummenmaa a demandé à 701 volontaires de colorier sur une silhouette les zones du corps activées par chaque émotion : la colère chauffe le haut du corps et les poings, la tristesse éteint les membres, la joie irradie partout. Ces cartes corporelles, étonnamment cohérentes d’une personne à l’autre, confirment une intuition ancienne : une émotion, ça se ressent avant de se penser. C’est pour ça que la plupart des techniques efficaces passent par le corps — et que les personnes qui peinent à identifier ce qu’elles ressentent, comme dans l’alexithymie, gagnent tant à passer par des voies non verbales.
Cinq techniques de gestion des émotions à chaud
Ces cinq premières techniques s’utilisent dans l’instant, quand la vague monte. Aucune ne demande de matériel. Toutes demandent un peu d’entraînement — c’est justement en les pratiquant hors crise qu’elles deviennent disponibles en crise.
1. Respirer plus lentement que l’émotion
L’émotion accélère le souffle ; ralentir le souffle freine l’émotion. Le geste le plus simple : allonger l’expiration, deux fois plus longue que l’inspiration, pendant trois à cinq minutes. Ce n’est pas de la magie, c’est de la physiologie — l’expiration lente active le système nerveux parasympathique, celui du freinage.
2. Nommer ce qui vous traverse
« Je suis en colère. Non — je suis vexée, plutôt. » Mettre un mot précis sur une émotion en réduit l’intensité, un phénomène bien documenté que les chercheurs appellent l’étiquetage émotionnel. Plus votre vocabulaire émotionnel est riche, mieux ça fonctionne : entre « agacé », « frustré », « humilié » et « inquiet », il y a des nuances qui changent tout.
3. Réévaluer la situation
La réévaluation cognitive consiste à changer la lecture de l’événement, pas l’événement. Le collègue qui ne vous a pas saluée : attaque personnelle, ou nuit blanche avec un bébé malade ? Il ne s’agit pas de se raconter des histoires, mais d’ouvrir d’autres hypothèses que la pire. C’est l’une des stratégies les mieux validées par la recherche.
4. Détourner l’attention — brièvement
La distraction a mauvaise presse, à tort. Utilisée ponctuellement — sortir marcher dix minutes, appeler quelqu’un, changer de pièce — elle laisse retomber le pic émotionnel avant de traiter le fond. Elle devient un problème quand elle est la seule stratégie : distraire tous les jours une émotion qui revient tous les jours, c’est de l’évitement.
5. Revenir aux cinq sens
La pleine conscience, version pratique : repérer cinq choses que vous voyez, quatre que vous entendez, trois que vous touchez, deux que vous sentez, une que vous goûtez. L’exercice ramène l’attention dans le présent, là où l’émotion peut être observée sans être subie. Et observer une émotion, c’est déjà ne plus être complètement dedans.
Cinq techniques créatives pour un travail de fond
Les techniques à chaud gèrent la vague. Mais quand les mêmes émotions reviennent en boucle, c’est le fond qu’il faut travailler. C’est là que les approches créatives prennent le relais — c’est tout le champ de la régulation émotionnelle par l’art. Leur force ? Elles ne demandent pas de savoir dire ce qu’on ressent. Elles le font émerger autrement. « Les fonctions thérapeutiques désignent […] les processus psychiques activés par la pratique artistique dans le cadre de cet accompagnement », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2) : exprimer, contenir, symboliser, transformer — exactement ce dont une émotion coincée a besoin.
6. L’écriture expressive
Le protocole du psychologue James Pennebaker tient en une consigne : écrire 15 minutes par jour, pendant 4 jours consécutifs, sur ce qui vous pèse, sans vous relire ni vous corriger. Les études mesurent des bénéfices psychologiques et physiques jusqu’à 4 mois après. « Écrire, c’est laisser une trace de ce qui nous traverse : une pensée, une émotion, un souvenir », résume le polycopié Artévie (Module 4). Une fois posée sur la page, l’émotion cesse de tourner à vide.
7. Dessiner l’émotion plutôt que la dire
« Dessine ce que tu ressens » : la consigne paraît enfantine, elle est redoutablement efficace. Choisir une couleur, une forme, un geste pour sa colère ou son inquiétude, c’est la projeter hors de soi et la regarder en face — à distance. Pas besoin de savoir dessiner : un gribouillage rageur en dit parfois plus long qu’une heure de conversation.
8. Le dessin à deux mains
Inspiré du bilateral drawing de Cornelia Elbrecht, le « papillon émotionnel » pratiqué dans les ateliers Artévie consiste à peindre des deux mains en même temps, par gestes rythmiques et symétriques, sur une grande feuille A2. Le mouvement bilatéral, lent et répétitif, calme le système nerveux — un peu comme une berceuse gestuelle. Idéal quand l’émotion est trop forte pour être pensée.
9. Le modelage pour canaliser
L’argile et la pâte à modeler travaillent directement avec le corps : malaxer, pétrir, écraser. Les polycopiés Artévie leur attribuent une fonction précise — canaliser la colère, la frustration, la tristesse, et libérer des émotions refoulées. La matière encaisse ce que les mots ne prennent pas. Beaucoup de personnes en colère chronique découvrent là leur premier vrai exutoire sans dégâts.
10. Le collage pour trier
Découper, choisir, assembler : le collage aide à organiser ses pensées quand tout se mélange à l’intérieur. C’est aussi le médium le moins intimidant — aucune « page blanche », puisque les images existent déjà. L’exercice guidé ci-dessous en est une belle illustration.
Exercice guidé : les deux valises (1 h 30)
Ce dispositif est enseigné dans le Module 2 de la formation Artévie, et il convient à tous les âges. Comptez environ 1 h 30, une grande feuille, des magazines, des ciseaux, de la colle, et de quoi dessiner.
- Dessinez deux grandes valises sur votre feuille — ou sur deux feuilles séparées si vous préférez.
- Dans la première, déposez tout ce qui vous tourmente en ce moment : mots écrits, images découpées, formes, couleurs. Ne triez pas, ne jugez pas. Cette valise-là a le droit d’être pleine à craquer.
- Dans la seconde, rassemblez tout ce qui vous fait du bien : personnes, lieux, souvenirs, gestes simples, projets. Prenez le même soin que pour la première — c’est souvent elle qu’on bâcle.
- Terminez en regardant les deux côte à côte. Laquelle pèse le plus lourd ? Laquelle aimeriez-vous emporter en voyage ? Quelques lignes écrites au dos suffisent comme conclusion.
La métaphore du bagage fait le travail toute seule : ce que je porte, ce que je choisis d’emporter, ce que je pourrais poser. En atelier, le temps de retour verbal qui suit est souvent le moment le plus fort de la séance — mais l’exercice fonctionne aussi en solo, comme un état des lieux émotionnel.
« Moi, les émotions, je les gérais en serrant les dents, jusqu’à ce que ça déborde au mauvais moment. La première fois qu’on m’a demandé de choisir une couleur pour ma colère, j’ai trouvé ça ridicule. Et puis j’ai regardé ma feuille : tout était rouge et noir, tassé dans un coin. Ça m’a parlé mieux qu’un long discours. Aujourd’hui je repère la vague avant qu’elle me submerge — pas à tous les coups, mais souvent. »
Élodie, 38 ans, ancienne responsable logistique, Clermont-Ferrand
Quand l’auto-gestion ne suffit plus
Soyons honnêtes : les techniques d’auto-régulation ont des limites. Si les débordements se répètent malgré vos efforts, si une émotion reste bloquée depuis des mois, si l’entourage ou le travail en pâtit, c’est le signe qu’un accompagnement serait plus juste qu’un énième exercice en solitaire. Il existe pour cela tout un éventail d’approches, des psychothérapies classiques aux techniques de libération émotionnelle, en passant par l’art-thérapie.
Concrètement, un accompagnement en art-thérapie se déroule dans un cadre précis : des séances de 1 h à 1 h 30 pour un adulte, une fois par semaine ou tous les quinze jours, souvent sur un suivi court de 5 à 10 séances quand l’objectif est ciblé — traverser une séparation, apprivoiser une colère envahissante, sortir d’une période de submersion. Je l’ai vu chez plusieurs élèves comme chez leurs futurs accompagnés : ce n’est pas la technique qui change la donne, c’est la régularité et la présence d’un tiers formé, qui accueille sans juger ce qui se dépose sur la feuille.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Comment apprendre à gérer ses émotions ?
En s’entraînant hors crise, sur des techniques simples et répétées : respiration allongée, étiquetage des émotions, écriture régulière, pratique créative. La gestion des émotions est une compétence qui se construit sur des semaines, pas un déclic. Et elle s’apprend plus vite accompagné — en atelier, en groupe ou en séance individuelle.
- Pourquoi je n’arrive pas à contrôler mes émotions ?
Souvent parce que la stratégie utilisée est la suppression — retenir, masquer, serrer les dents — qui est précisément la moins efficace : l’émotion comprimée revient plus fort. La fatigue, le stress chronique et un vocabulaire émotionnel limité jouent aussi. Ce n’est pas une question de volonté, mais de méthode.
- Quelles sont les grandes stratégies de régulation émotionnelle ?
La recherche en distingue quatre principales : la suppression (la moins recommandée), la réévaluation cognitive (changer la lecture de la situation), la distraction (détourner l’attention, utile à court terme) et la pleine conscience (observer l’émotion sans s’y identifier). Les pratiques créatives mobilisent plusieurs de ces stratégies en même temps.
- Quelle activité pour gérer ses émotions ?
Cherchez une activité qui engage le corps et l’attention : écriture, dessin, modelage, collage, marche, danse. Les médiums créatifs ont un atout supplémentaire : ils laissent une trace visible, qu’on peut regarder, comprendre et transformer d’une fois sur l’autre.
- Gérer ses émotions, est-ce les réprimer ?
Non, c’est même l’inverse. Réprimer, c’est empêcher l’émotion d’exister ; réguler, c’est l’accueillir, la nommer et choisir quoi en faire. Une émotion bien régulée traverse et repart. Une émotion réprimée s’accumule — et finit par ressortir, rarement au bon moment ni sous la bonne forme.
- Faut-il consulter quand on est submergé par ses émotions ?
Oui, si la submersion se répète, dure depuis plusieurs semaines ou retentit sur le sommeil, le travail ou les relations. Un médecin ou un psychologue pourra faire le point ; les approches créatives comme l’art-thérapie viennent alors soutenir et compléter ce suivi, jamais s’y substituer.
Pour aller plus loin
- Pourquoi les personnes souffrant d’anxiété ont du mal à gérer leurs émotions — The Conversation France
- Affects, émotions, sentiments : quelles différences ? — The Conversation France
- Arts et santé : le plus grand rapport de l’OMS sur le sujet — ONU Info