Ludothérapeute : formation, métier et débouchés
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 9 minutesUn enfant qui ne parvient pas à parler de ce qui le déborde peut le jouer. Avec des figurines, des marionnettes, un jeu de plateau détourné, il met en scène ce qu’aucune question directe ne lui ferait dire. Le ludothérapeute est le professionnel qui fait de ce détour par le jeu un véritable accompagnement thérapeutique.
Métier encore jeune en France, sans diplôme d’État, souvent confondu avec celui de ludothécaire… difficile d’y voir clair quand on envisage cette voie. Que fait exactement un ludothérapeute, où exerce-t-il, comment se former et pour quels débouchés ? Le point complet.
Ludothérapeute : de quoi parle-t-on ?
Un ludothérapeute accompagne, par le jeu, des personnes en difficulté psychique, relationnelle ou développementale. Le jeu — symbolique, de société, de rôle — devient un espace d’expression et de transformation, surtout auprès des enfants. Le métier n’est pas réglementé ; il s’apprend via des formations spécialisées en médiation par le jeu.
Le ludothérapeute est un praticien qui utilise le jeu comme médiation thérapeutique. Il s’inscrit dans la grande famille des thérapies à médiation — au même titre que la peinture, l’argile ou l’écriture en art-thérapie. Nous présentons la ludothérapie en détail dans un article dédié ; retenez l’essentiel : en séance, le jeu n’est ni un loisir ni une récompense. C’est le langage même du travail thérapeutique, celui par lequel la personne exprime, rejoue et transforme ce qui la traverse.
Première clarification, car la confusion est constante : ludothérapeute et ludothécaire sont deux métiers différents. Le ludothécaire anime une ludothèque : il conseille des jeux, organise le prêt, accueille des temps de jeu libre. C’est un métier de la culture et de l’animation, avec ses propres formations. Le ludothérapeute, lui, conduit un processus thérapeutique : une demande, un cadre, des objectifs, un suivi dans le temps, et souvent un lien avec les autres professionnels qui accompagnent la personne. Deux mots proches, deux réalités qui ne se recouvrent pas.
Autre point à savoir d’emblée : en France, le titre de ludothérapeute n’est pas protégé, et il n’existe pas de cursus universitaire complet dédié à la thérapie par le jeu. Concrètement, n’importe qui peut s’en réclamer. C’est précisément pour cela que la formation, le cadre et la déontologie du praticien font toute la différence — on y revient plus bas.
Que fait concrètement un ludothérapeute ?
Une séance de thérapie par le jeu ressemble, dans sa structure, à une séance d’art-thérapie : un rituel d’accueil, un temps de jeu — libre ou guidé par un dispositif précis —, un temps de retour où l’on peut mettre des mots si on le souhaite, puis un rituel de fin. Avec des enfants, les séances durent le plus souvent de 30 minutes à 1 h, une fois par semaine ou tous les quinze jours. Rien d’improvisé là-dedans.
Car tout repose sur le cadre. « Le cadre est à la fois un contenant et un garant », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2). Dans une séance de jeu thérapeutique, cette phrase prend un relief particulier : c’est le cadre — horaires, règles, place de chacun — qui distingue la séance d’une simple récréation. Sans lui, on anime. Avec lui, quelque chose peut advenir et se transformer.
Pendant le jeu, le praticien observe finement : à quoi l’enfant joue, ce qu’il rejoue inlassablement, les rôles qu’il distribue, les scénarios qui reviennent. Il joue parfois lui-même, quand l’enfant l’y invite, mais sans jamais diriger l’histoire. Et surtout, il ne juge pas et n’interprète pas sauvagement ce qu’il voit : comme en art-thérapie, la lecture des séances reste symbolique, reliée à l’histoire de la personne, jamais plaquée depuis une grille toute faite. Ce qui compte n’est pas la partie gagnée ou perdue, mais le processus — exactement comme la production plastique compte moins que le geste qui l’a fait naître.
D’où vient la thérapie par le jeu ? Klein, Winnicott et les autres
Le métier a des racines solides. Dès les années 1920, Melanie Klein remplace l’association libre — impossible avec de jeunes enfants — par l’observation du jeu spontané : petits personnages, dinette, dessins deviennent la voie d’accès aux angoisses et aux désirs de l’enfant. C’est ce que nous racontons dans notre article sur la thérapie par le jeu selon Melanie Klein : le jeu y est le support d’un travail de symbolisation qui engage les émotions profondes.
Winnicott va plus loin encore. Pour lui, jouer est une thérapie en soi : c’est dans l’espace du jeu, ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, que l’enfant fait l’expérience de la créativité et se construit. Chez Artévie, cette filiation est enseignée dès le premier niveau : « l’atelier devient une aire transitionnelle où le patient explore, expérimente et transforme ses émotions », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). L’atelier comme espace transitionnel, le jeu comme phénomène transitionnel, la création comme objet transitionnel : le ludothérapeute travaille exactement dans cette aire-là.
Et la recherche contemporaine confirme l’intuition des pionniers. L’Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants, qui synthétise les travaux du domaine, rapporte qu’un enfant suivi en thérapie par le jeu progresse mieux que 75 à 82 % des enfants comparables qui n’en bénéficient pas, et que l’implication des parents renforce encore ces effets. De son côté, le rapport publié par l’OMS Europe en 2019, appuyé sur plus de 900 études, documente l’influence positive des pratiques artistiques et créatives sur la santé tout au long de la vie. Le jeu thérapeutique s’inscrit pleinement dans ce paysage.
Pour qui la ludothérapie est-elle indiquée ?
Les enfants d’abord, évidemment. La formation Artévie résume leurs besoins en trois verbes : extérioriser des émotions, jouer, développer l’imaginaire. Le jeu est leur langue maternelle ; la parole vient après. La médiation ludique est ainsi indiquée face à l’anxiété, aux séparations et aux deuils, au harcèlement scolaire, aux difficultés d’attention, à une hospitalisation, ou après un événement traumatique — toujours en complément des prises en charge médicales et psychologiques nécessaires, jamais à leur place.
Les adolescents ensuite. Directement interrogés, ils se ferment ; en passant par le jeu de rôle, les jeux de société complexes ou le travail du masque, ils explorent leur quête d’identité sans confrontation frontale. Beaucoup de dispositifs utilisés en art-thérapie avec les ados relèvent déjà du registre ludique.
Et les adultes ? Contrairement au cliché, la thérapie par le jeu ne s’arrête pas à 12 ans. Le jeu de sable d’inspiration jungienne, les jeux d’écriture, les jeux de société utilisés en gérontologie pour soutenir la mémoire et le lien social : autant de pratiques où la dimension ludique désamorce la peur de mal faire, chez des personnes que le mot « thérapie » intimiderait. Auprès des publics les plus fragiles — autisme, polyhandicap, traumatismes graves —, le travail se fait souvent en co-thérapie : la formation Artévie cite l’exemple d’un atelier en institut médico-éducatif co-animé par une art-thérapeute et une éducatrice.
Où exerce un ludothérapeute ? Débouchés et rémunération
Les lieux d’exercice recoupent largement ceux des autres thérapies à médiation : instituts médico-éducatifs, CMP et CMPP, services de pédiatrie et de pédopsychiatrie, écoles, associations d’aide aux familles, foyers de l’enfance, EHPAD pour le jeu adapté aux personnes âgées, et bien sûr le cabinet libéral. Dans la plupart de ces structures, le praticien intervient au sein d’une équipe pluridisciplinaire, sur prescription ou sur projet.
Côté rémunération, soyons honnêtes : il n’existe aucune grille officielle pour ce métier. Les repères transmis dans la formation Artévie pour l’ensemble du champ des thérapies à médiation donnent l’ordre de grandeur : en institution, un poste salarié se situe entre 1 900 et 2 500 € brut par mois ; une vacation se négocie entre 40 et 70 € brut la séance ; en libéral, la séance individuelle se facture de 50 à 80 € ; et les ateliers collectifs en structure sociale tournent autour de 20 à 50 € de l’heure, ou de 100 à 300 € la demi-journée.
Il faut le dire aussi : les offres d’emploi intitulées « ludothérapeute » restent rares. Les structures recrutent des professionnels de la médiation thérapeutique, et c’est le praticien qui apporte le jeu dans sa boîte à outils. La plupart construisent donc un exercice mixte : quelques heures en institution, un cabinet, des ateliers ponctuels en association ou à l’école. Un profil polyvalent, formé à plusieurs médiations, s’insère nettement plus facilement qu’un profil mono-outil.
Quelle formation pour devenir ludothérapeute ?
Pas de diplôme d’État, donc, ni de master « ludothérapie » en France. Trois grandes voies existent aujourd’hui : des formations privées à la thérapie par le jeu, de durée et de sérieux très variables ; des diplômes universitaires autour du jeu, rares et plutôt orientés vers les ludothèques ; et les formations aux thérapies à médiation — dont l’art-thérapie —, qui intègrent le jeu parmi leurs outils et apportent le socle clinique.
Quelle que soit la voie, une formation sérieuse doit couvrir cinq choses : les fondements théoriques (Klein, Winnicott, la symbolisation), le cadre et la déontologie, la connaissance des publics, des dispositifs concrets expérimentés en atelier, et un vrai passage par la pratique supervisée. Méfiez-vous des cursus entièrement en ligne bouclés en quelques heures : on n’apprend pas à tenir un cadre thérapeutique sans jamais s’être assis face à quelqu’un.
La voie de l’art-thérapie mérite un mot de plus, car elle est souvent la plus structurante. Devenir praticien en art-thérapie, c’est acquérir précisément ce qui manque aux autodidactes du jeu : la posture, le cadre, les fonctions thérapeutiques, la lecture symbolique, la connaissance des publics. Et dans la formation en art-thérapie d’Artévie, plusieurs dispositifs enseignés relèvent déjà pleinement du registre ludique : le squiggle de Winnicott, les masques, le travail autour des marionnettes, ou les jeux d’écriture comme le cadavre exquis et le portrait chinois. Le jeu vient ensuite spécialiser ce socle, pas le remplacer.
Ludothérapeute ou art-thérapeute ?
Les deux métiers sont cousins. Même famille des médiations, même triangulation entre la personne, le praticien et ce qui se crée entre eux, même déontologie, même besoin de supervision. La vraie différence tient au médium — le jeu d’un côté, les arts plastiques, l’écriture ou la voix de l’autre — et à la trace : une partie de jeu ne laisse pas d’objet derrière elle, alors qu’une peinture ou un modelage demeure, se regarde, se reprend de séance en séance. Nous détaillons le métier d’art-thérapeute dans une fiche complète si vous hésitez entre les deux chemins.
Dans la pratique, la frontière est poreuse. Je l’ai vu chez plusieurs élèves qui se destinaient aux enfants : ils finissent presque tous par mêler les deux registres. On commence un modelage, l’argile devient un personnage, le personnage se met à parler, et voilà la séance qui bascule dans le jeu symbolique. L’important n’est pas l’étiquette du praticien, c’est sa capacité à accueillir ce qui advient et à le tenir dans un cadre solide.
« Je jouais déjà tout le temps avec les petits quand j’étais ATSEM, mais je ne savais pas quoi faire de ce qui sortait pendant ces moments-là. Ce qui m’a manqué pendant des années, c’est le cadre. Maintenant je pose un début, une fin, un rituel, et ça change tout. Un petit garçon quasi mutique m’a raconté toute une histoire à travers deux marionnettes, sa maman n’en revenait pas. Il ne parle pas beaucoup plus qu’avant, hein. Mais il revient chaque semaine avec envie, et à l’école ça se passe un peu mieux. »
Sandrine, 44 ans, ancienne ATSEM, Clermont-Ferrand
Un dispositif à découvrir : le squiggle de Winnicott
Pour toucher du doigt ce qu’est le jeu thérapeutique, voici l’un des dispositifs enseignés dans la formation Artévie, hérité directement de Winnicott : le squiggle, ou jeu du gribouillis. Il ne demande qu’une feuille et deux crayons.
- Installez-vous à côté de l’enfant, pas en face — la position côte à côte enlève toute dimension d’examen.
- Tracez un gribouillis rapide, sans aucune intention, les yeux presque fermés.
- L’enfant le transforme en ce qu’il veut : un animal, un visage, une machine improbable.
- Inversez les rôles : il gribouille, vous transformez.
- Alternez plusieurs fois, puis regardez la série ensemble ; l’enfant raconte s’il en a envie, et seulement s’il en a envie.
Pourquoi ça fonctionne ? Parce que le squiggle crée une aire intermédiaire entre l’enfant et l’adulte et développe des liens qui ne passent pas par la communication verbale. Aucune réussite ni aucun échec possibles : un gribouillis désarme la peur de mal faire. Entre les mains d’un professionnel formé, ce petit jeu devient un outil clinique d’une finesse étonnante. À la maison, gardez-le comme un moment de complicité — sans chercher à interpréter les dessins de votre enfant, ce qui n’aurait ni sens ni utilité hors d’un cadre thérapeutique.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Quelle est la différence entre un ludothécaire et un ludothérapeute ?
Le ludothécaire travaille en ludothèque : conseil, prêt de jeux, animation de temps de jeu libre. Le ludothérapeute conduit un accompagnement thérapeutique par le jeu, avec un cadre, des objectifs et un suivi. Le premier relève de la culture et de l’animation, le second du champ des thérapies à médiation.
- Quel diplôme faut-il pour devenir ludothérapeute ?
Il n’existe aucun diplôme d’État de ludothérapeute en France. Les praticiens sérieux se forment via des cursus privés de thérapie par le jeu ou des formations aux thérapies à médiation comme l’art-thérapie, en vérifiant trois choses : la pratique en présentiel, le stage et la supervision.
- Quel est le salaire d’un ludothérapeute ?
Les repères du champ des thérapies à médiation s’appliquent : 1 900 à 2 500 € brut mensuels pour un poste salarié en institution, 40 à 70 € brut la vacation, 50 à 80 € la séance en cabinet libéral. La plupart des praticiens combinent plusieurs cadres d’exercice.
- La ludothérapie est-elle réservée aux enfants ?
Non. Si les enfants en sont le public naturel, le jeu thérapeutique se pratique aussi avec les adolescents (jeux de rôle, masques), les adultes (jeu de sable, jeux d’écriture) et les personnes âgées, chez qui il soutient la mémoire et le lien social.
- La ludothérapie est-elle efficace ?
Les synthèses de recherche recensées par l’Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants montrent qu’un enfant suivi en thérapie par le jeu progresse mieux que 75 à 82 % des enfants comparables non suivis. Elle reste un accompagnement complémentaire, qui ne remplace jamais un suivi médical ou psychologique quand celui-ci est nécessaire.
- Une séance de ludothérapie est-elle remboursée ?
Non, il n’existe pas de remboursement de droit commun par l’Assurance maladie. En institution, les séances s’inscrivent dans la prise en charge globale de l’établissement ; en libéral, elles restent à la charge des familles, certaines mutuelles proposant des forfaits pour les pratiques complémentaires.
Pour aller plus loin
- Thérapie par le jeu (Cindy Dell Clark, Rutgers University) — Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants
- Rapport de l’OMS Europe sur les arts et la santé (2019) — ONU Info