
Mettre en place l’art-thérapie en EHPAD : guide pour les équipes
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 9 minutesUn résident qui ne parle presque plus, mais qui fredonne encore les chansons de sa jeunesse. Une dame qui refuse le loto et passe ses après-midis face à la fenêtre. Si vous travaillez en maison de retraite, ces situations vous parlent. Et c’est exactement là que l’art-thérapie en EHPAD trouve sa place : offrir aux résidents un espace d’expression qui ne dépend ni de la mémoire des mots, ni de la capacité à raconter. Reste la vraie question, celle que se posent les directions comme les équipes de soin : comment la mettre en place sérieusement, avec quel budget, et pour quels résultats ?
Ce guide s’adresse aux directeurs, médecins coordonnateurs, IDEC, psychologues et équipes d’animation qui envisagent de faire entrer un art-thérapeute dans leur établissement. Vous y trouverez des repères concrets : objectifs, formats d’ateliers, fréquence, coûts constatés, étapes de mise en place et indicateurs de suivi. Le tout appuyé sur les contenus de formation d’Artévie et sur les travaux publiés autour des interventions non médicamenteuses.
Pourquoi l’art-thérapie a toute sa place en EHPAD
Mettre en place l’art-thérapie en EHPAD suppose un art-thérapeute formé, un cadre régulier (souvent un atelier hebdomadaire, individuel ou en petit groupe) et un projet intégré au soin. À ne pas confondre avec l’animation : l’objectif est thérapeutique — mémoire, lien, apaisement — et fait l’objet d’un suivi évalué.
Commençons par le contexte. Les interventions non médicamenteuses sont devenues un pilier de l’accompagnement en gériatrie : selon l’enquête menée en 2019 par l’Observatoire de la Fondation Médéric Alzheimer, 97 % des EHPAD répondants déclaraient déjà en proposer au moins une. Et l’art-thérapie figure parmi les dix interventions retenues dans le guide pratique de la Fondation, sélectionnées sur la base des preuves scientifiques de leurs effets. De son côté, l’OMS a passé en revue plus de 900 études en 2019 et conclut que les pratiques artistiques ont une influence positive mesurable sur la santé, tout au long de la vie.
Concrètement, qu’est-ce qu’on observe chez les résidents ? Une amélioration de l’humeur, une baisse de l’anxiété et de l’agitation, un sentiment de solitude qui recule. Chez Artévie, nous formons les futurs praticiens à viser trois objectifs prioritaires avec le grand âge : stimuler la mémoire — surtout la mémoire affective —, valoriser le vécu de la personne et maintenir le lien social. Le collage mémoire, l’écriture biographique ou le chant sont les supports classiques de ce travail. Pour une vue d’ensemble des effets sur ce public, nous avons consacré un article complet aux bénéfices de l’art-thérapie pour les personnes âgées.
Un point de posture, avant d’aller plus loin. Avec des résidents très âgés, il ne s’agit évidemment pas de « récupérer » des capacités perdues. « L’art-thérapie ne vise pas à ramener le patient à un état antérieur, mais à l’aider à se reconstruire autrement », comme le formule le polycopié Artévie (Module 0). En EHPAD, cette phrase prend tout son sens : on travaille avec ce qui reste vivant, pas contre ce qui décline.
Art-thérapie ou animation : la confusion à lever dès le départ
C’est le piège numéro un, et il est identifié noir sur blanc dans nos contenus de formation : en institution, l’art-thérapie risque d’être réduite à un outil d’animation si son cadre n’est pas défendu. L’animation occupe, divertit, crée du collectif — et c’est précieux, personne ne dit le contraire. Mais l’art-thérapie relève d’une démarche de soin. La différence ne se voit pas toujours de l’extérieur : dans les deux cas, des personnes peignent autour d’une table. Elle se joue ailleurs.
Elle se joue dans le cadre. Des objectifs individualisés par résident, un entretien préliminaire, un dossier de suivi, des transmissions à l’équipe, une supervision du praticien, le secret professionnel. « Le cadre est à la fois un contenant et un garant », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2) : c’est lui qui transforme un moment agréable en processus thérapeutique. Si vous découvrez la discipline, les fondamentaux de l’art-thérapie posent ces bases en détail.
Du coup, un repère simple pour les directions : si l’intervenant ne produit ni compte-rendu, ni objectifs par résident, ni évaluation, vous avez recruté un animateur artistique. Ce n’est pas un problème en soi. Mais ne l’inscrivez pas comme du soin dans le projet d’établissement.
Pour quels résidents, avec quels objectifs ?
Tous les résidents peuvent en principe être concernés, mais certains profils en tirent un bénéfice particulièrement net. Les personnes vivant avec la maladie d’Alzheimer ou un trouble apparenté, d’abord : la création mobilise la mémoire affective, qui reste longtemps accessible quand la mémoire des faits s’efface. Un exemple étudié en formation Artévie : un groupe de peinture hebdomadaire en service de gérontologie, pensé précisément pour stimuler cette mémoire affective chez des patients Alzheimer. Nous avons détaillé les protocoles d’art-thérapie face à Alzheimer dans un article dédié.
Viennent ensuite les résidents atteints de la maladie de Parkinson, pour lesquels le travail du geste, du rythme et de la motricité fine prend une dimension presque rééducative — nous y consacrons un article sur l’art-thérapie et la maladie de Parkinson. Et puis il y a tous les autres : les résidents repliés, ceux qui traversent un épisode dépressif, ceux qui vivent mal leur entrée en établissement. Cette transition-là est souvent une rupture silencieuse : on quitte sa maison, ses objets, son statut. Déposer cela dans un collage ou une page écrite, c’est parfois le seul endroit où ça peut se dire.
L’important : formuler un objectif par résident, pas un objectif global d’atelier. « Reprendre la parole en petit groupe », « retrouver un geste précis avec la main droite », « mettre des images sur l’arrivée dans l’établissement ». Des objectifs modestes, observables, révisables.
Quels formats d’ateliers choisir ?
Trois formats cohabitent en institution, et le bon projet les combine souvent.
- La séance individuelle, en atelier ou en chambre pour les résidents alités. Relation duelle, travail en profondeur, rythme entièrement ajusté à la personne. C’est le format à privilégier pour les situations sensibles : deuil récent, refus de soin, fin de vie.
- La séance de groupe, la plus courante en EHPAD. Petit effectif : 5 à 7 participants, 8 au maximum — c’est le repère enseigné chez Artévie pour les ateliers d’écriture, et il vaut pour la plupart des médiations. Le groupe fonctionne comme un miroir : chacun se découvre à travers les productions des autres, ce qui relance le lien social.
- La co-thérapie : l’art-thérapeute intervient en binôme avec un psychomotricien, un psychologue ou une aide-soignante formée. Recommandée pour les publics les plus fragiles, notamment en unité protégée, avec une concertation avant et après chaque séance.
Côté temporalité : une séance dure en principe 1 h à 1 h 30 pour des adultes, mais avec des résidents fatigables on descend volontiers à 45 minutes. Le rythme de référence est hebdomadaire, ou tous les 15 jours. Ce qui compte le plus, c’est la régularité : même jour, même heure, même salle. Pour des personnes désorientées, ce rituel est déjà un soin. Côté médiums, le collage constitue une entrée en matière non intimidante, l’argile mobilise le corps et la motricité fine, l’aquarelle apprend à accepter ce qui échappe, et le chant réveille des mémoires que l’on croyait perdues.
Quel budget prévoir ?
Parlons chiffres, puisque c’est souvent le nerf de la décision. Les repères transmis en formation Artévie pour l’exercice en institution sont les suivants : un art-thérapeute vacataire facture généralement entre 40 et 70 € brut la séance. Pour des interventions à la demi-journée ou à la journée, comptez entre 100 et 300 €. Et si l’établissement salarie un praticien, la rémunération constatée se situe entre 1 900 et 2 500 € brut par mois pour un temps plein — un temps partiel mutualisé entre plusieurs établissements d’un même groupe est souvent la formule la plus réaliste.
Ajoutez le matériel : quelques centaines d’euros au démarrage suffisent. Pastels secs et gras, feutres, crayons aquarelle, argile et ébauchoirs, colle, ciseaux, magazines pour le collage, papier en formats variés. Rien d’exotique. En revanche, prévoyez une salle dédiée ou réservable, avec un point d’eau et des rangements fermés : les productions des résidents doivent pouvoir être conservées entre les séances, à l’abri des regards. Détail qui n’en est pas un : ces productions appartiennent aux résidents. Toute exposition dans les couloirs de l’établissement suppose leur consentement écrit.
La mise en place, étape par étape
Voici la trame que je conseille aux établissements, directement inspirée des étapes de prise en charge enseignées chez Artévie.
- 1. Cadrer le projet. Public prioritaire, objectifs institutionnels, salle, créneau, budget annuel. Inscrivez-le dans le projet d’établissement : c’est ce qui protégera l’atelier des arbitrages de dernière minute.
- 2. Recruter le bon praticien. Formation solide, pratique artistique personnelle régulière, supervision en cours, assurance responsabilité civile professionnelle, adhésion à un code de déontologie. Un art-thérapeute sérieux vous montrera tout cela sans se faire prier.
- 3. Mener un entretien préliminaire par résident. Accueil, évaluation de la demande, visite de l’atelier, explication des règles — avec l’accord de la personne et, le cas échéant, de sa personne de confiance ou de son représentant légal.
- 4. Poser un contrat thérapeutique simple. Horaire, durée, rythme des séances, objectifs, médiums. C’est court, mais ça change tout : le résident sait pourquoi il vient.
- 5. Articuler avec l’équipe. Transmissions après chaque séance, participation aux réunions pluridisciplinaires, lien avec le projet d’accompagnement personnalisé. L’art-thérapeute travaille avec l’équipe, jamais à côté.
- 6. Évaluer à échéances fixes. Chez Artévie, nous enseignons des points d’évaluation à 1, 2, 3 puis 6 mois. On y revient plus bas.
« Je suis arrivée dans un EHPAD près d’Angers avec mes caisses de pastels et pas mal de trac. La direction attendait un atelier d’animation de plus. On a posé un cadre : six résidents, tous les mardis à 14 h 30, transmissions à l’équipe après chaque séance. Au bout de deux mois, une dame qui ne participait à rien a demandé si elle pouvait revenir la semaine suivante. C’est modeste, je sais. Mais pour elle, c’était énorme. »
Corinne, 49 ans, ancienne infirmière, Angers
Un atelier à tester : « Le souvenir »
Pour donner une idée concrète de ce qui se passe en séance, voici un dispositif issu du polycopié d’introduction d’Artévie, particulièrement adapté au grand âge. Il s’appelle « Le souvenir » et dure environ une heure. Le principe : chaque participant écrit quelques lignes sur un souvenir agréable — une odeur de cuisine, un bal, une plage, un visage. Puis il donne forme à ce souvenir en le modelant dans l’argile. La séance se termine par un temps de retour verbal, où chacun présente sa production s’il le souhaite. Sans obligation.
En EHPAD, on adapte : le résident qui ne peut plus écrire dicte son souvenir à voix haute, ou le raconte simplement. L’argile est choisie souple, préparée à l’avance. Une aide-soignante en renfort permet d’accompagner les gestes sans faire à la place — jamais. Ce que ce dispositif mobilise, c’est exactement le trio d’objectifs du grand âge : la mémoire affective, la valorisation du vécu et le partage. Alors oui, certains modelages ressemblent à des cailloux. Peu importe. Le résident, lui, a passé une heure dans sa cuisine d’autrefois.
Mesurer les effets sans usine à gaz
Une direction a besoin d’indicateurs, et c’est légitime. La méthode enseignée chez Artévie repose sur des grilles d’évaluation simples, remplies à J+1 mois, J+2 mois, J+3 mois puis J+6 mois : humeur, adresse gestuelle, créativité, relation aux autres, envie de faire — chaque item noté de 1 à 5. Dix minutes par résident, pas plus.
Croisez ces grilles avec ce que l’équipe observe déjà au quotidien : participation spontanée, épisodes d’agitation, qualité du sommeil, plaintes somatiques, et — en lien avec le médecin coordonnateur — l’évolution du recours aux traitements psychotropes, dont la littérature sur les interventions non médicamenteuses documente la possible diminution. Ajoutez les retours des familles, souvent les premières à remarquer qu’« elle reparle de son jardin ». Aucun de ces signaux ne prouve quoi que ce soit isolément. Ensemble, ils dessinent une tendance — et c’est elle qui justifiera, ou non, la reconduction du projet.
Note : L’art-thérapie n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer un traitement ni un suivi assuré par un professionnel de santé. En EHPAD, elle s’inscrit en complément du projet de soin, jamais à sa place.
FAQ
- Quelle est la différence entre un atelier d’art-thérapie et un atelier d’animation en EHPAD ?
L’animation vise le divertissement et le lien collectif ; l’art-thérapie vise un objectif de soin individualisé, avec entretien préliminaire, suivi écrit, transmissions à l’équipe et évaluation. Les deux sont utiles, mais elles ne répondent pas au même besoin et ne s’évaluent pas de la même façon.
- Combien coûte l’intervention d’un art-thérapeute en EHPAD ?
En vacation, comptez 40 à 70 € brut la séance, ou 100 à 300 € la demi-journée à la journée. En salariat, la rémunération constatée va de 1 900 à 2 500 € brut mensuels pour un temps plein. Le matériel de démarrage représente quelques centaines d’euros.
- L’art-thérapie est-elle utile pour des résidents atteints de troubles cognitifs sévères ?
Oui, à condition d’adapter le format : séances courtes, consignes simples, médiums sensoriels, co-thérapie éventuelle. La création s’appuie sur la mémoire affective et les capacités sensorielles, qui restent mobilisables très longtemps. Les recherches sur les interventions non médicamenteuses rapportent notamment une diminution de l’anxiété et de l’agitation.
- Faut-il que les résidents aient déjà pratiqué une activité artistique ?
Non, aucunement. En art-thérapie, c’est le processus de création qui compte, pas le résultat esthétique. Beaucoup de résidents n’ont jamais tenu un pinceau de leur vie — et ce sont parfois eux qui investissent le plus l’atelier.
- À quelle fréquence organiser les séances ?
Le rythme de référence est hebdomadaire, éventuellement tous les 15 jours. La régularité prime sur la quantité : un créneau fixe, une salle fixe, un rituel d’ouverture et de clôture. Pour des personnes désorientées, cette stabilité fait partie du soin.
- Comment vérifier le sérieux d’un art-thérapeute avant de le recruter ?
Demandez sa formation, son attestation d’assurance professionnelle, son dispositif de supervision et sa manière de rendre compte à l’équipe. Un praticien formé sérieusement arrive avec un projet écrit, des objectifs par résident et une méthode d’évaluation — pas seulement avec du matériel de peinture.
Pour aller plus loin
- Interventions non médicamenteuses et maladie d’Alzheimer — Fondation Médéric Alzheimer
- Arts et santé : le rapport de l’OMS fondé sur plus de 900 études — ONU Info