
Art-thérapie et maladie de Parkinson : geste, rythme, expression
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 8 minutesLe diagnostic tombe, et avec lui un agenda qui se remplit : neurologue, kinésithérapeute, orthophoniste, bilans. Puis quelqu’un — une infirmière, un proche, un forum de patients — évoque l’art-thérapie pour accompagner la maladie de Parkinson. Peindre, modeler, chanter, avec des mains qui tremblent ? L’idée peut sembler étrange au premier abord. Elle ne l’est pas.
Vous vous demandez sans doute ce qu’un atelier de modelage peut changer face à une maladie neurologique évolutive. La réponse tient en quatre mots : le geste, le rythme, la voix, le moral. Quatre terrains où la création a des choses à offrir, en complément — jamais à la place — du suivi médical. Voici comment, et dans quel cadre.
Parkinson : bien plus qu’un tremblement
Face à la maladie de Parkinson, l’art-thérapie soutient le geste, le rythme et l’expression de soi, tout en agissant sur le moral et l’image du corps. Modelage, peinture ou dessin mobilisent la motricité autrement, en douceur. Elle vient en complément du suivi médical et de la rééducation, jamais à leur place.
En France, environ 167 000 personnes étaient traitées pour une maladie de Parkinson en 2015, et l’Inserm recense à peu près 26 000 nouveaux diagnostics chaque année. C’est la deuxième maladie neurodégénérative du pays, derrière Alzheimer. On la résume souvent au tremblement. La réalité est bien plus large.
Les signes moteurs forment un trio : lenteur du mouvement, rigidité musculaire, tremblement de repos — pas toujours présent, d’ailleurs. S’y ajoutent des atteintes plus discrètes mais pesantes au quotidien : une écriture qui rapetisse au fil des lignes (la micrographie), une voix qui perd en volume, un visage qui exprime moins les émotions. Et selon l’Inserm, jusqu’à 70 % des patients connaissent aussi des symptômes non moteurs : troubles du sommeil, anxiété, dépression, apathie.
Mais il y a autre chose, qu’aucun bilan ne mesure vraiment : le regard des autres. La gêne de trembler au café. La signature qu’on n’assume plus. Beaucoup de personnes réduisent leurs sorties, puis leurs activités, puis leur cercle. Alors la prise en charge ne peut pas être uniquement médicamenteuse. C’est précisément là que les approches complémentaires trouvent leur place.
L’art-thérapie face aux maladies neurodégénératives
L’art-thérapie est une approche de soin qui mobilise le processus créatif à des fins thérapeutiques. Pas un cours de peinture, pas un loisir créatif : un accompagnement structuré, mené par un professionnel formé, avec un cadre, des objectifs et des séances pensées pour la personne. Face à une maladie évolutive, une phrase enseignée aux élèves prend un relief particulier : « L’art-thérapie ne vise pas à ramener le patient à un état antérieur, mais à l’aider à se reconstruire autrement », comme le formule le polycopié Artévie (Module 0). On ne rembobine pas la maladie. On construit avec elle, autrement.
L’Organisation mondiale de la santé a publié en 2019 une synthèse de plus de 900 études sur les liens entre arts et santé. Sa conclusion : les activités artistiques ont une influence positive réelle sur la santé, tout au long de la vie, y compris dans les maladies neurologiques. Rien de magique là-dedans. Créer engage le corps, l’attention, l’émotion et le lien social en même temps — exactement les terrains que la maladie attaque.
La logique rejoint celle de l’accompagnement des personnes atteintes d’Alzheimer : on ne cherche pas à réparer les neurones, on s’appuie sur ce qui reste vivant — et il reste beaucoup — pour soutenir la qualité de vie, l’expression et l’estime de soi. La formation Artévie décrit sept fonctions thérapeutiques activées par la pratique artistique. Quatre concernent au premier chef les personnes qui vivent avec Parkinson : la fonction d’expression, la fonction de contenance, le développement du potentiel créatif et la fonction relationnelle.
Le geste : la main qui crée n’est pas la main qui tremble
Les kinésithérapeutes le constatent régulièrement : dans la maladie de Parkinson, les gestes automatiques deviennent laborieux, mais un geste porté par une intention, une musique ou une matière retrouve parfois une fluidité surprenante. L’atelier d’art-thérapie exploite ce levier, à sa manière.
L’argile occupe une place à part. Les polycopiés Artévie la présentent comme un médium directement relié au corps, capable de libérer des émotions retenues et de nourrir l’estime de soi. Malaxer une boule de terre, rouler des colombins, creuser un bol : chaque geste mobilise la motricité fine, la pression des doigts, la coordination des deux mains. Sans compter ce que la matière fait au passage — elle résiste, elle répond, elle garde la trace. Beaucoup de personnes retrouvent dans le modelage un plaisir du faire que la maladie avait éteint.
Et le tremblement, alors ? On fait avec. Un tracé tremblé devient une texture, une vibration, presque un style. « En art-thérapie ce n’est ni le talent, ni le résultat esthétique de la production qui compte, mais le processus de création en lui-même », comme le formule le polycopié Artévie (Module 0). Personne ne corrige, personne ne note. Ce déplacement change tout pour des personnes qui passent leurs journées à surveiller leur propre corps.
Pour l’écriture qui rapetisse, l’atelier propose l’inverse : travailler grand. Feuilles A2 ou format raisin, fusain, pastels, peinture gestuelle sur un mur d’expression. Des gestes amples, engagés depuis l’épaule, qui redonnent de l’amplitude là où la maladie rétrécit.
Le rythme : musique, danse et mouvement
Autre levier bien documenté : le rythme. Les rééducateurs utilisent depuis longtemps des repères rythmiques — un métronome, une musique cadencée — pour soutenir la marche parkinsonienne. La création s’en empare aussi. Peindre en musique, sans thème imposé, laisse le corps caler ses gestes sur un tempo extérieur. La formation Artévie enseigne par exemple la « danse du crayon » : vingt minutes, les yeux fermés, un crayon qui suit la musique sur la feuille ; puis on cherche une forme dans le tracé, on la repasse, on la fait exister.
Du coup, la frontière avec les pratiques corporelles devient poreuse — et c’est tant mieux. La danse-thérapie travaille exactement cette articulation entre rythme, mouvement et émotion ; plusieurs équipes de recherche s’intéressent d’ailleurs au tango adapté pour les personnes parkinsoniennes, précisément parce que la musique y guide le pas.
Cette logique de rééducation par le sensible ne concerne pas que Parkinson. Elle est explorée aussi dans l’art-thérapie après un AVC, où le geste et la parole se réapprennent par d’autres chemins que l’exercice pur.
La voix et le visage : rester en lien avec les autres
La voix qui baisse est l’un des symptômes les plus isolants. On vous fait répéter, vous renoncez à finir vos phrases, vous parlez moins. Le travail orthophonique reste la référence sur ce terrain, répétons-le. Mais le chant, la lecture à voix haute, les ateliers d’expression vocale offrent un espace d’entraînement qui ne ressemble pas à un exercice : on y projette sa voix pour le plaisir de la faire sonner, pas pour la performance.
L’écriture a aussi sa place, tant que le geste le permet — et même après, en dictant ou en découpant des mots. Tenir un carnet, déposer trois lignes sur ce que la journée a apporté, écrire une lettre à sa maladie pour lui dire ses quatre vérités : autant de façons de prendre de la distance avec ce qui envahit. Les ateliers d’écriture de la formation Artévie s’appuient sur des contraintes ludiques, justement pour contourner la page blanche. Et quand la main fatigue, on passe le relais : quelqu’un écrit, la personne compose. La parole reste la sienne.
Le visage moins expressif complique aussi les échanges — l’entourage croit lire de l’indifférence là où il n’y en a pas. Les ateliers en petit groupe recréent un espace social où l’on communique autrement : par la production, par le geste, par ce que chacun choisit de montrer de son travail. Chez Artévie, les groupes d’atelier restent volontairement restreints, cinq à huit participants, pour que chacun ait sa place. Le groupe fonctionne comme un miroir : on se découvre dans les créations des autres, et on se sent moins seul avec la maladie.
Le moral et l’image de soi : le chantier invisible
La dépression touche une part notable des personnes parkinsoniennes, parfois avant même les premiers signes moteurs. L’apathie, elle, décourage l’entourage : comment aider quelqu’un qui ne veut plus rien ? La création a ici un atout précieux : elle ne demande pas d’aller bien pour commencer. Elle demande juste un premier geste — déchirer un papier, choisir une couleur. Et le reste suit, souvent.
Je l’ai vu chez plusieurs élèves en stage : la personne arrive voûtée, éteinte, et quelque chose se redresse au moment où elle montre sa production. Pas une guérison, pas une métamorphose spectaculaire. Un moment où elle redevient quelqu’un qui fait, et non quelqu’un qui subit. C’est modeste. C’est décisif.
« Au début, je cachais mes mains sous la table, j’avais honte de mon tremblement. L’art-thérapeute m’a mis de la terre entre les doigts et on n’en a plus jamais parlé. J’ai fait un bol, un vrai, un peu de travers. Il est sur mon étagère et je bois mon café dedans certains matins. Je tremble toujours, hein. Mais je refais des choses de mes mains. »
Chantal, 63 ans, ancienne couturière, Besançon
Comment se déroule un accompagnement, concrètement ?
Tout commence par un entretien préliminaire : la demande, l’histoire, les traitements en cours, la visite de l’atelier. Puis un contrat thérapeutique pose le cadre — rythme, durée, objectifs. Des objectifs réalistes, définis avec la personne : retrouver le plaisir du geste, maintenir une activité de la main, sortir de chez soi une fois par semaine. Aucune promesse sur les symptômes eux-mêmes : ce n’est pas le rôle de l’art-thérapeute, et un praticien sérieux vous le dira d’emblée.
Les séances durent une heure à une heure et demie, une fois par semaine ou tous les quinze jours. Un suivi court de 5 à 10 séances aide à traverser un moment charnière — l’annonce du diagnostic, un changement de traitement. Un suivi long accompagne la maladie dans la durée, avec des phases d’exploration, d’élaboration puis d’intégration.
Côté formats, tout existe. En cabinet libéral, comptez 50 à 80 € la séance individuelle. À domicile — précieux quand les déplacements deviennent compliqués — les tarifs constatés vont de 50 à 90 €. En institution, l’art-thérapie s’intègre aux hôpitaux de jour, aux accueils de jour et aux établissements pour personnes âgées ; les équipes qui souhaitent structurer un projet trouveront des repères dans notre guide pour mettre en place l’art-thérapie en EHPAD. Bon à savoir enfin : plusieurs comités locaux de l’association France Parkinson proposent des ateliers d’art créatif à leurs adhérents, souvent à prix doux.
Un dispositif issu de la formation : le papillon émotionnel
Parmi les dispositifs enseignés dans la formation Artévie, il en est un qui semble presque pensé pour la maladie de Parkinson : le papillon émotionnel, inspiré du dessin bilatéral de Cornelia Elbrecht.
- Une grande feuille A2, fixée sur la table pour qu’elle ne bouge pas.
- Un pastel gras ou une craie épaisse dans chaque main.
- Une musique lente, au tempo régulier.
- Pendant quinze à vingt minutes, les deux mains tracent en même temps des gestes symétriques et rythmiques, qui dessinent peu à peu les deux ailes d’un papillon.
Pourquoi ce dispositif convient-il si bien ici ? Parce qu’il réunit tous les leviers évoqués plus haut : le geste bilatéral, le rythme externe, l’amplitude, l’absence totale d’enjeu de résultat. Le polycopié le décrit comme un moyen d’apaiser le système nerveux — les gestes répétitifs et symétriques ont un effet régulateur. Concrètement, on s’installe assis, coudes posés sur la table, et on adapte l’outil à la prise en main : craies larges, feutres à gros corps. Le reste appartient à la personne.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- L’art-thérapie peut-elle ralentir l’évolution de la maladie de Parkinson ?
Non, rien ne permet de l’affirmer, et méfiez-vous de quiconque le prétendrait. L’art-thérapie agit sur la qualité de vie, l’humeur, le maintien du geste et du lien social — ce qui est déjà beaucoup. Le traitement de la maladie elle-même relève du neurologue.
- Faut-il savoir dessiner ou peindre pour participer ?
Pas du tout. En art-thérapie, le processus compte davantage que le résultat, et aucune production n’est jugée. Les personnes qui n’ont jamais tenu un pinceau sont même souvent les plus surprises par ce qu’elles y trouvent.
- À quel stade de la maladie peut-on commencer ?
À tous les stades. Au début, l’atelier aide à digérer l’annonce et à garder une activité investie. Plus tard, les dispositifs s’adaptent : outils à prise large, séances plus courtes, travail à domicile. C’est le rôle de l’art-thérapeute d’ajuster le cadre à la personne, jamais l’inverse.
- Vaut-il mieux des séances individuelles ou un atelier de groupe ?
Les deux ont leurs forces. L’individuel permet un travail en profondeur, au rythme exact de la personne. Le groupe rompt l’isolement et redonne une place sociale. Beaucoup de parcours combinent les deux, selon le moment et les besoins.
- Combien coûte une séance et est-ce remboursé ?
Repères constatés : 50 à 80 € en cabinet, 50 à 90 € à domicile. Il n’existe pas de remboursement de droit commun par l’Assurance maladie. En institution, les séances sont intégrées au projet de soin ; certaines associations de patients proposent aussi des ateliers à tarif réduit.
- L’art-thérapeute remplace-t-il le kinésithérapeute ou l’orthophoniste ?
Jamais. La kinésithérapie et l’orthophonie sont des soins de rééducation prescrits et indispensables. L’art-thérapie vient en complément, sur le versant de l’expression, du moral et du lien. Les meilleurs accompagnements sont ceux où ces professionnels se parlent.
Pour aller plus loin
- Maladie de Parkinson — dossier d’information — Inserm
- L’OMS souligne les bienfaits des arts pour la santé (rapport fondé sur plus de 900 études) — ONU Info
- Présentation de l’art-thérapie — Cairn / Revue Hegel