
Intelligence émotionnelle : la comprendre et la développer par la pratique créative
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 8 minutesRester à peu près lucide quand la colère monte. Sentir qu’un collègue va mal avant qu’il n’ait dit un mot. Trouver le mot juste pour ce qui vous serre la gorge un dimanche soir. Tout cela porte un nom : l’intelligence émotionnelle. Depuis trente-cinq ans, les psychologues la mesurent, les recruteurs la réclament, les enseignants s’y intéressent. Et pourtant, personne — ou presque — ne nous a appris à la développer.
Alors, peut-on vraiment la travailler, comme on entretient sa mémoire ou son souffle ? Oui. Et parmi les chemins possibles, il en existe un que je connais bien pour le pratiquer et l’enseigner : la voie créative. Peindre, coller, écrire, modeler — non pas pour produire quelque chose de beau, mais pour apprendre à repérer, nommer, traverser puis réguler ce qui se passe en vous. Voici comment.
D’où vient la notion d’intelligence émotionnelle ?
L’intelligence émotionnelle est la capacité à identifier, comprendre, exprimer et réguler ses émotions comme celles des autres. Elle repose sur quatre piliers : conscience de soi, maîtrise de soi, conscience sociale et gestion des relations. Elle se développe, et la pratique créative en est un terrain d’entraînement concret.
Le concept naît en 1990 sous la plume de deux universitaires américains, Peter Salovey (Yale) et John Mayer (New Hampshire). Leur définition tient en une phrase : la capacité à percevoir ses émotions et celles des autres, à les comprendre, à les utiliser pour penser et agir, et à les réguler. Pas de mystique là-dedans. Juste l’idée, révolutionnaire à l’époque, qu’il existe une forme d’intelligence qui ne se mesure pas avec un test de logique.
Puis arrive Daniel Goleman. Son best-seller de 1995 popularise le fameux « QE », le quotient émotionnel, et la notion déborde des laboratoires pour envahir les open spaces. Avec les excès qu’on imagine : promesses de réussite garantie, tests douteux, séminaires miracle. Des chercheurs français en gestion se demandaient déjà en 2003 si l’intelligence émotionnelle n’était pas une simple mode managériale. La notion a survécu à cette période de soupçon, mais en se précisant.
Aujourd’hui, les chercheurs francophones — l’équipe de Moïra Mikolajczak à Louvain, notamment — préfèrent parler de « compétences émotionnelles » : identifier, comprendre, exprimer, réguler et utiliser les émotions, les siennes comme celles d’autrui. Le glissement de vocabulaire n’est pas anodin. Une intelligence, on croit l’avoir ou pas. Une compétence, ça s’apprend. Et c’est exactement ce qui nous intéresse ici.
Les quatre piliers de l’intelligence émotionnelle
Le modèle de Mayer et Salovey distingue quatre branches. Je vous les présente dans l’ordre où, en pratique, elles se travaillent. Spoiler : la première est la plus difficile.
1. Identifier ce que l’on ressent
Ça paraît évident. Ça ne l’est pas. Combien de fois avons-nous confondu la fatigue avec la tristesse, la faim avec l’irritabilité, l’anxiété avec l’impatience ? Identifier, c’est capter le signal au moment où il se produit, dans le corps le plus souvent : la mâchoire qui se crispe, l’estomac qui se noue, les épaules qui remontent. Certaines personnes n’y parviennent presque pas — on parle alors d’alexithymie, cette difficulté à reconnaître et nommer ses propres états internes. Mais même sans en arriver là, la plupart d’entre nous fonctionnent avec un vocabulaire émotionnel de survie : ça va, ça va pas, je suis stressé.
2. Comprendre leurs causes et leurs messages
Une émotion n’est jamais gratuite. La peur signale un danger, réel ou anticipé. La colère dit qu’une limite a été franchie, qu’une valeur a été piétinée. La tristesse accompagne une perte. Comprendre son émotion, c’est remonter du signal à la cause : de quoi cette colère me parle-t-elle, exactement ? De la remarque de ce matin, ou de trois mois d’efforts jamais reconnus ? Cette lecture demande un peu de recul — et c’est précisément ce recul que le travail créatif rend possible, on y revient plus bas.
3. Exprimer et utiliser ses émotions
Exprimer, c’est dire ce qu’on ressent sans exploser ni s’excuser d’exister. Dire « je suis déçu » plutôt que de claquer la porte ou de ruminer en silence. Quant à « utiliser » ses émotions, l’expression peut surprendre, mais les neurosciences l’ont montré depuis les travaux d’Antonio Damasio : privé de ses émotions, l’être humain devient incapable de décider. Elles ne parasitent pas la raison. Elles l’alimentent. Une inquiétude bien écoutée évite des erreurs qu’aucun tableau Excel n’aurait vues venir.
4. Réguler, sans réprimer
Réguler ne veut pas dire éteindre. La psychologie distingue plusieurs stratégies : la suppression (serrer les dents — coûteuse et peu efficace à long terme), la réévaluation cognitive (relire la situation autrement), la distraction, la pleine conscience. Nos élèves art-thérapeutes étudient ces quatre stratégies dès le module consacré aux émotions, car on ne peut pas accompagner celles des autres sans connaître les mécanismes de base. Si le sujet vous parle, j’ai détaillé ailleurs dix techniques concrètes de gestion des émotions, dont plusieurs sont créatives.
Ce que votre corps sait avant vous
Un détour par la recherche, parce qu’il éclaire tout le reste. Dans les années 1970, Paul Ekman a établi que six émotions — joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise — s’expriment sur les visages de la même façon dans toutes les cultures. Un demi-siècle plus tard, une équipe finlandaise dirigée par Lauri Nummenmaa a franchi un pas de plus : en demandant à 701 volontaires de colorier sur une silhouette les zones de leur corps activées par chaque émotion, les chercheurs ont obtenu de véritables cartes corporelles, remarquablement constantes d’une culture à l’autre. La colère embrase le haut du corps et les bras. La tristesse éteint les membres. La joie irradie partout.
La conséquence pratique est énorme : pour identifier une émotion, le corps est un meilleur informateur que le mental. C’est d’ailleurs par cette carte corporelle des émotions que commence, chez Artévie, le module consacré à la vie émotionnelle. Et c’est aussi pour cela que la création — qui engage la main, le geste, la matière — est une porte d’entrée si directe vers ce que nous ressentons.
Pourquoi la création muscle l’intelligence émotionnelle
Quand vous peignez ce que vous ressentez, il se produit quelque chose que la parole seule permet rarement : l’émotion sort de vous et devient un objet. Une trace posée là, sur la feuille, que vous pouvez regarder, tourner, commenter — ou pas. Ce déplacement change tout. Vous n’êtes plus dans l’émotion : vous êtes devant elle.
En art-thérapie, on nomme cela la fonction d’expression : offrir un espace où déposer son vécu sans avoir à le formuler verbalement. « Les fonctions thérapeutiques désignent les processus psychiques activés par la pratique artistique dans le cadre de cet accompagnement », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2). Concrètement, en projetant symboliquement ses conflits internes dans une production, la personne diminue son anxiété et améliore sa conscience d’elle-même. Ce sont, mot pour mot, les deux premiers piliers de l’intelligence émotionnelle : identifier et comprendre.
La création offre aussi un espace précieux : celui « de dire sans parler, de dire sans dire « je », et même de dire l’indicible », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). Pour qui n’a jamais appris à mettre des mots sur ses états internes, passer par la couleur ou la forme lève l’obstacle du vocabulaire. C’est un levier puissant de connaissance de soi, et une manière très concrète de comprendre ses émotions par l’art plutôt que de tourner en rond dans sa tête.
Je l’ai vu chez plusieurs élèves : les couleurs choisies en tout début d’atelier racontent l’état intérieur bien avant que la personne en ait conscience. Un gris qui envahit la feuille, des rouges qui débordent des contours. La production sait déjà. La conscience rattrape ensuite.
Trois exercices créatifs pour développer votre intelligence émotionnelle
Pas besoin de matériel sophistiqué ni de savoir dessiner. Ces trois exercices sont issus des dispositifs travaillés en formation, adaptés pour une pratique personnelle.
La roue des émotions à colorier
Tracez un grand cercle divisé en quartiers, comme une tarte. Puis coloriez-le selon vos émotions du moment, en partant du centre vers l’extérieur : une couleur par émotion, sans réfléchir à ce que « ça devrait » donner. Ensuite seulement, nommez chaque couleur. Ce jaune acide, c’est quoi ? De l’impatience ? De l’envie ? Comptez 20 à 30 minutes. En atelier, le dispositif complet dure 2 heures et va beaucoup plus loin — j’ai consacré un article entier au mode d’emploi de la roue des émotions, de Plutchik aux usages en séance.
Le papillon émotionnel
Inspiré du dessin bilatéral de Cornelia Elbrecht. Fixez une grande feuille (format A2 si possible) sur une table, prenez un pastel ou un crayon dans chaque main, et peignez des deux mains en même temps, en gestes rythmiques et symétriques, un grand papillon. Le mouvement simultané des deux mains sollicite les deux hémisphères et calme le système nerveux — c’est presque mécanique. Quinze à vingt minutes suffisent. Idéal les jours où l’agitation intérieure empêche de penser.
L’écriture expressive
Le protocole du psychologue James Pennebaker, étudié depuis les années 1980 : écrivez 15 minutes par jour, pendant 4 jours consécutifs, sur un même événement qui vous a marqué — ce qui s’est passé, ce que vous avez ressenti, ce que vous en ressentez aujourd’hui. Sans vous relire, sans vous censurer, sans souci d’orthographe. Les études recensées par Baikie et Wilhelm ont mesuré des bénéfices psychologiques et physiques jusqu’à 4 mois après ces quatre malheureuses séances. Peu d’outils affichent un tel rapport effort-résultat.
« Je croyais très bien gérer mes émotions »
« Je suis arrivée à l’atelier persuadée que je gérais très bien mes émotions — dans mon ancien métier, il fallait. À la deuxième séance, on a fait le papillon à deux mains : mes gestes étaient minuscules, tout serrés, alors que je me croyais parfaitement détendue. Ça m’a fait un choc. Six mois plus tard, je ne dis pas que je suis devenue zen, mais je sens la moutarde monter avant d’exploser. Rien que ça, au quotidien, ça change pas mal de choses. »
Karine, 42 ans, ancienne contrôleuse de gestion, Rennes
Le parcours de Karine illustre un point que je répète souvent : l’intelligence émotionnelle ne se décrète pas, elle s’observe. Et la production artistique est un miroir qui ne triche pas — précisément parce qu’on ne le contrôle pas entièrement.
Et les autres, dans tout ça ?
L’intelligence émotionnelle a deux faces : la relation à soi, dont nous venons de parler, et la relation aux autres. Percevoir ce que ressent une personne en face de soi, accueillir son émotion sans la juger ni s’y noyer — c’est l’empathie, au sens précis que Carl Rogers lui donnait : une écoute authentique, une acceptation inconditionnelle, sans pathos ni identification. Cette posture s’apprend, elle aussi. Elle constitue même le cœur de la formation des art-thérapeutes, qui passent des mois à la travailler : accueillir ce qu’une personne dépose dans sa production, sans jamais interpréter à sa place ni porter de jugement.
Du coup, une chose mérite d’être dite : si le fonctionnement émotionnel humain vous passionne au point que vous lisez cet article jusqu’ici, ce n’est peut-être pas un hasard. Beaucoup de nos élèves sont arrivés à l’art-thérapie par ce chemin-là — le désir de mieux comprendre les émotions, les leurs d’abord, puis celles des autres, jusqu’à en faire un métier d’accompagnement.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé. Si vos émotions vous submergent durablement ou s’accompagnent d’une souffrance importante, parlez-en à votre médecin ou à un psychologue.
FAQ
- Peut-on développer son intelligence émotionnelle à tout âge ?
Oui. Contrairement au QI, relativement stable à l’âge adulte, les compétences émotionnelles progressent avec l’entraînement, à 25 ans comme à 65. Les programmes d’entraînement évalués par les chercheurs montrent des progrès mesurables en quelques semaines de pratique régulière. La condition : des exercices concrets et répétés, pas seulement de la lecture.
- Quels sont les 4 piliers de l’intelligence émotionnelle ?
Selon le modèle de référence de Mayer et Salovey : percevoir et identifier les émotions, les comprendre, les utiliser pour faciliter la pensée, et les réguler — chez soi comme chez les autres. Les chercheurs francophones parlent plutôt de cinq compétences émotionnelles, en ajoutant l’expression.
- Comment mesurer son quotient émotionnel (QE) ?
Il existe des tests validés, comme le MSCEIT (basé sur des tâches de résolution) ou des questionnaires d’auto-évaluation. Gardez toutefois un regard critique : s’auto-évaluer sur ses émotions suppose déjà… de bien les percevoir. Un score ne remplace jamais l’observation patiente de ses propres réactions.
- Quelle différence entre intelligence émotionnelle et hypersensibilité ?
Ressentir fort n’est pas décoder juste. Une personne hypersensible capte énormément de signaux, mais peut se sentir débordée par eux. L’intelligence émotionnelle, c’est la capacité à identifier, comprendre et réguler ce flux — elle transforme la sensibilité en information utilisable plutôt qu’en submersion.
- L’art-thérapie peut-elle vraiment développer l’intelligence émotionnelle ?
Elle y contribue, par un mécanisme précis : la création externalise l’émotion et la rend observable, ce qui entraîne l’identification et la compréhension ; le cadre de la séance et la présence du praticien soutiennent ensuite l’expression et la régulation. L’art-thérapie accompagne ce travail — elle ne remplace ni un suivi psychologique ni un traitement médical quand ils sont nécessaires.
Pour aller plus loin
- Les compétences émotionnelles (M. Mikolajczak, J. Quoidbach, I. Kotsou, D. Nélis) — extrait de l’ouvrage — Dunod
- L’intelligence émotionnelle : quelle innovation pour la gestion des ressources humaines ? (O. Herrbach, K. Mignonac, B. Sire) — Actes du congrès de l’AGRH
- Bodily maps of emotions (L. Nummenmaa et al., PNAS, 2014) — PubMed Central