Viktor Frankl et l’art-thérapie : créer pour trouver un sens à sa vie
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesViktor Frankl n’a pas été art-thérapeute. Il est pourtant l’un des psychiatres dont la pensée résonne le plus profondément avec ce que cherche à faire l’art-thérapie contemporaine : aider une personne à retrouver, ou à construire, un sens à son existence. Survivant des camps de concentration, fondateur de la logothérapie, Frankl a traversé l’extrême et a tiré de cette expérience une psychologie centrée sur la quête de sens. Voici en quoi son œuvre éclaire la pratique art-thérapeutique.
Viktor Frankl (1905-1997) : repères biographiques
Né à Vienne en 1905 dans une famille juive, Viktor Frankl suit des études de médecine et se spécialise en neurologie et en psychiatrie. Très jeune, il correspond avec Freud, puis avec Adler. Mais il développe progressivement une voie propre, qui s’éloigne de la centration freudienne sur le plaisir comme de la centration adlérienne sur le pouvoir.
Les camps de concentration : une expérience fondatrice
En 1942, Frankl est déporté avec sa famille. Sa femme, ses parents, son frère perdront la vie dans les camps. Lui-même survit successivement à Theresienstadt, Auschwitz, Kaufering et Türkheim. De cette expérience extrême naîtra son ouvrage le plus célèbre, Découvrir un sens à sa vie, publié en 1946 (titre original : Trotzdem Ja zum Leben sagen). Ce livre, traduit dans plus de cinquante langues, est considéré comme l’un des grands témoignages du XXᵉ siècle.
Et si c’était votre métier ?
Le dossier complet sur le métier d’art-thérapeute : les six terrains d’exercice, les revenus réels, les trois voies de formation et la vérité sur le RNCP. 10 pages, offertes.
Le développement de la logothérapie
Après la guerre, Frankl reprend sa pratique à Vienne, où il dirige la polyclinique neurologique. Il développe et formalise la logothérapie — du grec logos (« sens »). Cette approche, parfois nommée « troisième école viennoise de psychothérapie » après celles de Freud et d’Adler, place la quête de sens au cœur du travail thérapeutique. Frankl meurt à Vienne en 1997.
Les fondements de la logothérapie
La logothérapie repose sur trois postulats fondamentaux qui structurent sa pratique. Ces principes éclairent directement plusieurs intuitions de l’art-thérapie.
La liberté de la volonté
Premier postulat : même dans les conditions les plus contraignantes, l’être humain dispose d’une marge de liberté intérieure. C’est ce que Frankl appelle « la dernière des libertés humaines : choisir sa propre attitude face aux circonstances ». Cette conviction n’est pas naïve : elle s’appuie sur ce que Frankl a lui-même observé dans les camps.
La volonté de sens
Deuxième postulat : l’être humain est fondamentalement un chercheur de sens. La motivation profonde n’est ni le plaisir (Freud), ni le pouvoir (Adler), mais l’aspiration à donner un sens à son existence. Quand cette aspiration est frustrée — c’est ce que Frankl appelle le « vide existentiel » — émergent des souffrances spécifiques : ennui, apathie, dépressions, addictions, conduites à risque.
Le sens de la vie
Troisième postulat : un sens existe pour chaque vie, à chaque instant, mais il n’est pas donné une fois pour toutes. Il est à découvrir, à construire, parfois à inventer. Pour Frankl, ce sens peut se manifester de trois manières : par la création, par la rencontre, par l’attitude face à l’inévitable.
Les trois voies de sens selon Frankl
Frankl identifie trois grandes voies par lesquelles le sens peut se manifester dans une vie humaine. Ces voies ne s’excluent pas : elles se complètent au fil de l’existence.
Le sens par la création
La première voie est celle de la création : produire quelque chose, accomplir une œuvre, donner forme à ce qui n’existait pas. Cela ne signifie pas nécessairement créer une œuvre d’art reconnue. Cela peut être élever des enfants, exercer un métier avec engagement, écrire une lettre, planter un jardin. La création ouvre un sens parce qu’elle marque l’existence par un acte propre.
Le sens par la rencontre
La deuxième voie est celle de la rencontre : aimer, être aimé, entrer en relation profonde avec un autre. Pour Frankl, l’amour authentique permet d’accéder à une dimension de sens qu’aucune autre expérience ne remplace. Cela inclut les amitiés profondes, les liens familiaux, les rencontres décisives.
Le sens par l’attitude
La troisième voie, peut-être la plus radicale, est celle de l’attitude : il existe un sens dans la manière dont nous traversons une souffrance que nous ne pouvons pas changer. Cette voie est centrale pour les personnes confrontées à une maladie incurable, à un deuil, à une épreuve irréversible. Frankl l’a éprouvée dans les camps — et il en témoigne.
Frankl et l’art-thérapie : pourquoi cette résonance ?
Frankl n’a pas écrit spécifiquement sur l’art-thérapie. Mais sa pensée éclaire profondément ce que cette pratique cherche à faire. Voici les points de convergence les plus significatifs.
La création comme accès au sens
L’art-thérapie partage avec la logothérapie la conviction que la création est l’une des grandes voies de sens. Quand un participant produit quelque chose en séance — un dessin, un poème, un objet modelé — il actualise concrètement cette voie. La création n’est pas un loisir : elle marque l’existence par un acte qui a sa cohérence propre.
Le travail du sens dans les épreuves
L’art-thérapie est particulièrement précieuse dans les situations où il faut donner sens à une souffrance qui ne peut être supprimée : maladie chronique, deuil, traumatisme, vieillissement. Sur ces terrains, l’héritage frankléen est explicite. Il s’agit moins de soigner le mal que de construire une attitude habitable face à lui.
La dignité préservée
Frankl insiste : même dans les situations les plus extrêmes, la dignité humaine peut être préservée. L’art-thérapie partage cette conviction. Dans les soins palliatifs, en gériatrie, dans les services où la médecine ne peut plus guérir, l’art-thérapie préserve un espace où la personne reste actrice de ce qui la traverse.
Quelques citations célèbres de Frankl
L’œuvre de Frankl est traversée de phrases devenues des points d’appui pour de nombreux thérapeutes. En voici quelques-unes parmi les plus souvent citées.
Sur la liberté intérieure
« Tout peut être ôté à un homme sauf une chose : la dernière des libertés humaines, le choix de son attitude dans n’importe quelles circonstances, le choix de sa propre voie. » Cette phrase, formulée à partir de l’expérience des camps, fonde toute une éthique de la résilience humaine.
Sur le sens
« Celui qui a un pourquoi qui lui tient lieu de but, de finalité, peut vivre avec n’importe quel comment. » Cette citation, empruntée à Nietzsche et reprise par Frankl, résume une intuition centrale de la logothérapie : la présence d’un sens permet de supporter ce qui, sans lui, serait insupportable.
Sur la souffrance
« La souffrance cesse d’être souffrance dès l’instant où elle prend un sens. » Cette formule ne nie pas la souffrance — Frankl en a connu l’extrême — mais indique une direction : c’est en trouvant un sens qu’on peut habiter ce qui sinon nous écraserait.
Comment la logothérapie inspire-t-elle des dispositifs concrets ?
Le travail sur les valeurs
Une approche frankléenne en art-thérapie peut consister à explorer les valeurs profondes de la personne : qu’est-ce qui compte vraiment pour elle ? Qu’est-ce qui mérite engagement ? Cette exploration peut prendre la forme d’une représentation visuelle — carte des valeurs, autoportrait symbolique, blason personnel.
La représentation des accomplissements
Une autre piste consiste à inviter la personne à représenter ce qu’elle a accompli dans sa vie — petits gestes, grandes traversées, contributions modestes. Cette mise en image valorise des éléments souvent invisibles à soi-même. Elle nourrit le sentiment de sens en rendant visible ce qui ne l’était pas.
La projection vers un futur porteur
Frankl insistait sur l’importance d’un projet tourné vers l’avenir. En art-thérapie, ce travail peut prendre la forme d’une représentation d’un futur souhaité — non pas un rêve naïf, mais une projection ancrée dans les valeurs identifiées. Cette représentation soutient la mobilisation intérieure.
Pour qui cette approche est-elle particulièrement précieuse ?
Personnes en quête existentielle
Au-delà des troubles psychiques classiques, beaucoup de personnes consultent aujourd’hui pour ce qu’on pourrait appeler un vide existentiel : sentiment de ne pas savoir ce qu’elles font de leur vie, perte de sens dans le travail, questionnements sur leur place. Pour ce type de demande, l’éclairage frankléen est particulièrement précieux.
Personnes traversant un deuil
Le travail de deuil suppose, à terme, la construction d’un sens à l’absence. La logothérapie, associée à l’art-thérapie, offre des outils pour soutenir cette construction. Elle aide à trouver une attitude habitable face à une perte irréversible.
Personnes confrontées à la maladie chronique
Pour les personnes vivant avec une maladie chronique ou évolutive, la pensée de Frankl offre un appui spécifique. Elle ne nie pas la souffrance, mais ouvre la possibilité d’un sens qui ne dépend pas de la guérison. L’art-thérapie soutient ce mouvement, souvent avec une grande efficacité.
Les limites et précautions
L’héritage frankléen demande une certaine prudence dans son application. Mal compris, il pourrait imposer à la personne en souffrance une « obligation de sens » — comme s’il fallait absolument trouver un sens, sous peine d’avoir échoué. Or Frankl lui-même insistait : le sens ne se commande pas. Il se découvre, parfois lentement, parfois jamais.
Par ailleurs, dans certaines phases de souffrance intense (dépression sévère, traumatisme aigu, deuil récent), parler de sens prématurément peut être blessant. L’art-thérapeute formé à cette approche sait attendre, accompagner, ne pas imposer.
Se former à une art-thérapie nourrie de la logothérapie
Comprendre Frankl est précieux pour qui souhaite exercer une art-thérapie attentive aux dimensions existentielles. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie transmet les fondements théoriques nécessaires pour intégrer cette dimension à la pratique. Cette ouverture philosophique nourrit aussi le parcours des personnes en reconversion vers l’art-thérapie, qui souhaitent donner du poids à ce qu’elles font.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Qui était Viktor Frankl ?
Viktor Frankl (1905-1997) était un psychiatre autrichien, fondateur de la logothérapie. Survivant des camps de concentration nazis, il a tiré de cette expérience une psychologie centrée sur la quête de sens. Son ouvrage Découvrir un sens à sa vie (1946) reste l’un des grands livres de référence sur la résilience humaine.
- Qu’est-ce que la logothérapie ?
La logothérapie est une approche thérapeutique développée par Frankl, qui place la quête de sens au cœur du travail psychique. Elle considère que l’être humain est fondamentalement un chercheur de sens, et qu’une grande part des souffrances psychiques contemporaines provient d’un « vide existentiel ».
- Frankl a-t-il pratiqué l’art-thérapie ?
Non, Frankl n’a pas pratiqué l’art-thérapie en tant que telle. Sa pensée éclaire cependant profondément ce que la pratique cherche à faire — particulièrement dans les contextes où la création devient un moyen de donner sens à une expérience difficile.
- Quelles sont les trois voies de sens selon Frankl ?
Frankl identifie trois voies principales par lesquelles un sens peut se manifester dans une vie : la création (produire, accomplir), la rencontre (aimer, être aimé), et l’attitude (la manière dont on traverse ce qu’on ne peut pas changer). Ces voies se complètent au fil de l’existence.
- La logothérapie est-elle une thérapie validée scientifiquement ?
La logothérapie a fait l’objet de plusieurs études et continue d’être pratiquée par des thérapeutes formés. Sa validation expérimentale est moins extensive que celle des thérapies cognitivo-comportementales, mais son influence philosophique et clinique reste considérable, notamment dans le champ des soins palliatifs et de l’accompagnement existentiel.
- L’héritage de Frankl est-il enseigné en formation d’art-thérapie ?
Pas systématiquement, mais de plus en plus. Plusieurs formations sérieuses, dont celle d’Artévie, intègrent ces apports dans leur cursus, particulièrement pour les modules portant sur l’accompagnement de la maladie grave et du deuil.
Pour aller plus loin
- Viktor Frankl Institute Vienna — Site officiel — institut de référence mondiale
- Frankl : analyse existentielle et logothérapie — Cairn
- Manuel d’analyse existentielle et de logothérapie — G.-E. Sarfati — Cairn
Devenir art-thérapeute, ça s’apprend
728 heures de formation, 91 jours en présentiel, en groupe de 10 personnes maximum, encadrées par des art-thérapeutes en exercice.
Je découvre la formation Vous préférez voir avant de décider ? Journées portes ouvertes et stage « Premiers Pas »