Adrian Hill : l’artiste qui a inventé le mot « art-thérapie » en 1942
Par Cathia Boucheron
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesAdrian Hill n’est pas le plus connu des fondateurs de l’art-thérapie. Pourtant, c’est à lui que l’on doit le terme même qui désigne aujourd’hui notre champ : il a forgé l’expression art therapy en 1942, à partir d’une expérience personnelle vécue dans un sanatorium britannique. Voici l’histoire de cet artiste anglais devenu, malgré lui, le parrain linguistique de l’art-thérapie moderne, et pourquoi son apport reste essentiel pour qui s’intéresse aux origines de la discipline.
Adrian Hill (1895-1977) : un artiste anglais classique
Adrian Keith Graham Hill naît en 1895 à Charlton, dans la banlieue de Londres. Son père, lui-même artiste, l’oriente très tôt vers les arts plastiques. Hill suit une formation académique solide au Royal College of Art de Londres, l’une des écoles d’art les plus prestigieuses du Royaume-Uni à cette époque.
Une carrière d’artiste avant la guerre
Avant la Première Guerre mondiale, Hill commence à se faire connaître comme aquarelliste et peintre de paysages. Son style reste classique, attaché à la tradition britannique du paysage. Il publiera plus tard plusieurs ouvrages techniques sur le dessin et l’aquarelle, qui deviendront des références dans le monde anglo-saxon des amateurs.
L’engagement militaire
Pendant la Première Guerre mondiale, Hill s’engage et est nommé peintre de guerre officiel. Cette expérience marquante lui permet de produire des œuvres documentant les tranchées et les paysages ravagés du front occidental. Plusieurs de ces œuvres figurent aujourd’hui dans les collections de l’Imperial War Museum à Londres.
Une vie tournée vers l’enseignement
Après la guerre, Hill se tourne progressivement vers l’enseignement de l’art. Il publie de nombreux manuels pratiques, donne des conférences, anime des ateliers. Cette dimension pédagogique sera décisive pour ce qui se jouera plus tard dans le sanatorium où il s’est trouvé isolé.
1938 : la tuberculose et le sanatorium
Le tournant de la vie d’Adrian Hill se situe en 1938. Cette année-là, il contracte la tuberculose, maladie alors fréquente et redoutée. Il est admis au sanatorium du King Edward VII, à Midhurst, dans le Sussex. Cette hospitalisation, qui pourrait n’être qu’une parenthèse douloureuse dans une carrière, va donner naissance à une intuition fondatrice.
Une expérience de l’ennui hospitalier
Comme tous les patients tuberculeux de l’époque, Hill doit rester alité de longues heures, dans un environnement austère. L’ennui, l’angoisse, l’isolement social pèsent. Comme il le racontera plus tard, il commence à dessiner et peindre pour occuper le temps. Mais très rapidement, il s’aperçoit que la création produit un effet bien plus profond qu’une simple distraction.
La création comme outil de soin personnel
L’expérience est saisissante : peindre apaise. La production artistique réduit l’angoisse, donne sens au temps qui passe, restaure un sentiment d’efficacité personnelle malgré l’immobilité forcée. Hill mesure intuitivement ce que des recherches ultérieures confirmeront : la création régule physiologiquement et psychiquement.
L’extension à d’autres patients
Encouragé par cette découverte, Hill propose à d’autres patients du sanatorium de partager des ateliers de dessin et de peinture. La direction accepte. Très vite, ces ateliers rencontrent un succès considérable. Les patients qui y participent rapportent un mieux-être manifeste. Hill commence à théoriser ce qu’il observe.
1942 : l’invention du terme « art therapy »
C’est dans ce contexte qu’en 1942, Adrian Hill publie son ouvrage Art Versus Illness (« L’art contre la maladie »). Dans ce livre, il utilise pour la première fois l’expression art therapy — qui deviendra l’appellation consacrée du champ.
Pourquoi ce nom ?
Hill choisit ce terme pour distinguer ce qu’il propose des simples activités occupationnelles alors courantes dans les hôpitaux britanniques. Pour lui, l’art n’est pas un passe-temps : c’est un outil thérapeutique à part entière, qui a sa propre logique, ses propres effets, sa propre dignité. L’expression « art therapy » consacre cette ambition.
Une démarche encore artisanale
L’art-thérapie selon Hill, en 1942, n’a pas encore la sophistication théorique qu’elle prendra plus tard. Hill n’est pas psychologue ni psychiatre. Il est artiste, et ses observations restent intuitives. Mais cette intuition fondatrice — que la création a un pouvoir thérapeutique propre — restera valable à travers toutes les évolutions ultérieures de la discipline.
Une réception immédiate
Le livre Art Versus Illness rencontre une réception favorable, dans un Royaume-Uni en guerre où les questions de soin et de santé sont au cœur des préoccupations sociales. Plusieurs hôpitaux britanniques commencent à mettre en place des ateliers inspirés de l’expérience de Hill.
L’institutionnalisation de l’art-thérapie britannique
Au sortir de la guerre, Adrian Hill ne s’arrête pas là. Il devient le premier art-thérapeute reconnu officiellement par une institution médicale au Royaume-Uni.
Le poste à la Croix-Rouge britannique
Dès 1946, la Croix-Rouge britannique mandate Adrian Hill pour superviser le développement d’ateliers d’art-thérapie dans les hôpitaux et sanatoriums. Cette mission officielle constitue la première reconnaissance institutionnelle de la discipline. Hill voyage alors à travers le pays, formant des intervenants et accompagnant la création d’ateliers.
La fondation de la BAAT en 1964
En 1964, Adrian Hill participe à la fondation de la British Association of Art Therapists (BAAT). Cette association, qui existe toujours aujourd’hui, regroupe plusieurs centaines d’art-thérapeutes britanniques et constitue l’une des plus anciennes structures professionnelles du champ. Sa fondation marque l’entrée de l’art-thérapie britannique dans une phase de professionnalisation.
Une influence durable
L’influence d’Adrian Hill sur l’art-thérapie britannique sera durable. Plusieurs des art-thérapeutes anglais de la génération suivante — Edward Adamson, par exemple — s’inscrivent dans la lignée de Hill. Cette continuité fait du Royaume-Uni l’un des pays où la discipline s’est structurée le plus tôt et le plus solidement.
Edward Adamson : continuer le travail de Hill
L’une des figures qui s’inscrit le plus directement dans la lignée d’Adrian Hill est Edward Adamson (1911-1996). Lui aussi artiste britannique, Adamson est nommé en 1946 « art-thérapeute » au Netherne Hospital, près de Londres. Pendant plus de trente ans, il y développe une pratique exigeante, rassemble une importante collection d’œuvres de patients et publie des textes fondateurs.
Une pratique non-directive
Là où Hill avait une dimension pédagogique forte, Adamson fait évoluer la pratique vers une posture plus non-directive : il propose un cadre, des matériaux, une présence — mais laisse au patient l’initiative créative complète. Cette évolution rapproche l’art-thérapie britannique des approches humanistes qui se développent au même moment aux États-Unis.
L’apport spécifique de Hill à l’art-thérapie
Une approche pragmatique et artistique
Hill apporte à l’art-thérapie une dimension spécifique, distincte des approches psychanalytiques qui se développent en parallèle aux États-Unis. Pour Hill, l’art-thérapie ne se résume pas à interpréter des dessins : elle suppose une vraie exigence artistique, une attention à la qualité du geste, à la maîtrise progressive du médium.
Le rôle pédagogique de l’art-thérapeute
Dans la conception hillienne, l’art-thérapeute a une dimension pédagogique. Il transmet des techniques, accompagne l’apprentissage, soutient le patient dans le développement de ses compétences artistiques. Cette dimension d’apprentissage est moins centrale dans d’autres écoles, mais elle reste précieuse — particulièrement pour des patients qui trouvent dans la maîtrise progressive un sentiment d’efficacité personnelle.
L’art comme « contre la maladie »
Le titre original de Hill, Art Versus Illness, résume sa conviction : l’art se dresse contre la maladie. Cette formule, que certains contesteront plus tard pour son aspect frontal, contient néanmoins une intuition vraie : la création active des forces de vie qui résistent à ce qui détruit. Beaucoup de patients en oncologie, en gériatrie ou en convalescence éprouvent encore aujourd’hui cette vérité.
Hill au regard de l’art-thérapie contemporaine
Une figure parfois oubliée
Étonnamment, Adrian Hill est aujourd’hui moins cité que ses contemporains américains comme Margaret Naumburg ou Edith Kramer. Cette éclipse relative tient sans doute au fait que Hill n’a pas développé une école théorique structurée. Mais c’est lui qui a forgé le mot — et c’est lui qui, le premier, a porté la discipline dans une institution médicale officielle.
Une école britannique vivante
L’héritage de Hill reste pourtant vivant, particulièrement dans le monde anglo-saxon. L’art-thérapie britannique se distingue par son exigence artistique, son inscription institutionnelle forte, sa continuité avec une tradition éducative — trois traits qui remontent directement à l’influence de Hill.
Une formule qui perdure
Le mot art therapy, francisé en « art-thérapie », est aujourd’hui utilisé dans le monde entier. Cette diffusion linguistique est, à elle seule, l’un des héritages les plus visibles de Hill. Quand vous prononcez le mot, vous reprenez sans le savoir l’expression qu’il a forgée à Midhurst en 1942.
Découvrir l’héritage de Hill aujourd’hui
Lire ses textes
Art Versus Illness reste l’ouvrage de référence, mais Hill a aussi publié d’autres textes comme Painting Out Illness (1951). Ces textes, écrits dans une langue accessible, permettent de saisir l’élan fondateur de la discipline.
Visiter les collections
Plusieurs musées et institutions britanniques conservent des œuvres d’Adrian Hill ou des documents liés à son travail. L’Imperial War Museum, la Tate Britain et la BAAT sont autant de portes d’entrée pour qui veut découvrir son héritage.
Se former à une art-thérapie consciente de ses sources
Comprendre Adrian Hill et sa contribution est important pour qui souhaite exercer l’art-thérapie avec une vraie connaissance de la discipline. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie consacre un module à l’histoire des fondations, où Hill occupe une place spécifique aux côtés de figures comme Margaret Naumburg, Edith Kramer, Hans Prinzhorn, Edward Adamson. Cette dimension historique enrichit le parcours des personnes en reconversion vers l’art-thérapie.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Qui était Adrian Hill ?
Adrian Hill (1895-1977) était un artiste britannique — peintre paysagiste et aquarelliste — qui a forgé le terme « art therapy » en 1942, à partir d’une expérience personnelle vécue dans un sanatorium. Il est considéré comme l’un des fondateurs de l’art-thérapie moderne, particulièrement dans le monde anglo-saxon.
- Pourquoi Adrian Hill a-t-il inventé le mot « art therapy » ?
Il l’a forgé pour distinguer ce qu’il proposait — une véritable thérapie par l’art — des simples activités occupationnelles courantes dans les hôpitaux britanniques de l’époque. Ce terme consacrait l’ambition d’une vraie pratique thérapeutique, avec sa logique propre.
- Hill était-il psychologue ou psychiatre ?
Non. Adrian Hill était d’abord et avant tout un artiste, peintre et enseignant en arts plastiques. Cette particularité distingue son apport de celui des fondateurs américains, qui venaient pour la plupart du champ de la psychanalyse.
- Que signifie le titre Art Versus Illness ?
Ce titre, qu’on peut traduire par « L’art contre la maladie », traduit la conviction de Hill que la création active des forces de vie qui résistent à ce qui détruit. C’est une formule frontale, parfois critiquée pour son côté combatif, mais qui contient une intuition encore valable.
- Quelle différence entre l’approche de Hill et celle des fondateurs américains ?
Les fondateurs américains (Naumburg, Kramer) venaient majoritairement de la psychanalyse. Hill, lui, venait du champ artistique. Sa conception de l’art-thérapie accorde une place importante à la dimension pédagogique et artistique, plus discrète dans l’approche psychanalytique américaine.
- L’héritage de Hill est-il encore vivant ?
Oui, particulièrement dans le monde anglo-saxon. L’art-thérapie britannique se distingue par son exigence artistique et son inscription institutionnelle forte — deux traits qui remontent directement à l’influence de Hill et de la BAAT, association qu’il a contribué à fonder.
Pour aller plus loin
- British Association of Art Therapists (BAAT) — Association professionnelle UK
- Adrian Hill — biographie — Wikipedia EN
- Art Therapy: An Underutilized, yet Effective Tool — PubMed Central