Abraham Maslow et l’art-thérapie : la créativité comme voie d’accomplissement de soi
Par Cathia Boucheron
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesAbraham Maslow est l’un des psychologues les plus connus du grand public — souvent par sa célèbre « pyramide des besoins », parfois caricaturée. Son apport à la psychologie humaniste est pourtant beaucoup plus vaste, et particulièrement précieux pour comprendre ce que cherche à faire l’art-thérapie. En plaçant l’accomplissement de soi au sommet du développement humain, et en accordant à la créativité une place centrale dans cet accomplissement, Maslow a ouvert un cadre théorique qui irrigue encore aujourd’hui la pratique des art-thérapeutes. Voici pourquoi son œuvre reste essentielle.
Abraham Maslow (1908-1970) : repères biographiques
Abraham Harold Maslow naît en 1908 à Brooklyn, dans une famille juive d’origine russe. Aîné de sept enfants, il décrit lui-même une enfance solitaire, marquée par l’antisémitisme ambiant et des relations familiales difficiles. C’est en partie pour comprendre ce qui rend une vie humaine pleine et juste qu’il se tourne vers la psychologie.
Une formation classique, une voie originale
Maslow étudie à l’Université du Wisconsin, où il obtient son doctorat de psychologie en 1934. Il y travaille sous l’influence du behaviorisme dominant. Mais c’est à New York, dans les années 1940, qu’il rencontre les figures qui transformeront sa pensée : la psychanalyste Karen Horney, l’anthropologue Ruth Benedict, et surtout le psychologue de la Gestalt Max Wertheimer. Ces rencontres l’éloignent du behaviorisme et du psychanalyse classique pour ouvrir une voie nouvelle.
Le fondateur d’une troisième voie
Avec Carl Rogers et quelques autres, Maslow pose les bases de la psychologie humaniste — qu’il appellera lui-même la « troisième force » de la psychologie, après le behaviorisme et la psychanalyse. Cette troisième voie place au centre la personne, ses potentialités, son accomplissement. Maslow meurt en 1970 à Menlo Park, en Californie, laissant une œuvre considérable et une influence durable.
La pyramide des besoins : utile mais simplifiée
L’apport le plus connu de Maslow reste sa pyramide des besoins, formulée dans son article fondateur A Theory of Human Motivation (1943). Cette représentation, très diffusée, mérite à la fois d’être présentée et nuancée.
Les cinq niveaux de besoins
Maslow distingue cinq grands niveaux de besoins. Les besoins physiologiques (manger, dormir, boire) constituent la base. Au-dessus se trouvent les besoins de sécurité (abri, stabilité, protection). Puis les besoins d’appartenance (amour, amitié, communauté). Au-dessus encore, les besoins d’estime (reconnaissance, respect, statut). Et enfin, au sommet, le besoin d’accomplissement de soi — réaliser son potentiel propre.
Les nuances oubliées
La représentation pyramidale, qui sera popularisée après Maslow par d’autres auteurs, est en partie trompeuse. Maslow lui-même n’imaginait pas une hiérarchie aussi rigide : il considérait plutôt que ces besoins se complètent et s’entrelacent au fil de la vie. Une personne peut chercher à se réaliser tout en ayant des besoins de sécurité non comblés. L’ordonnancement n’est pas mécanique.
Le sommet : l’accomplissement de soi
Le sommet de la pyramide — l’accomplissement de soi — est, pour Maslow, l’aspiration la plus profondément humaine. C’est ce désir de devenir pleinement soi-même, de réaliser ses potentiels propres, de donner forme à ce qu’on porte en soi. Cette aspiration n’est pas un luxe : pour Maslow, elle est une nécessité psychique.
L’accomplissement de soi : qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
L’expression « accomplissement de soi » peut sembler vague. Maslow lui-même a cherché à la rendre concrète en étudiant des personnes qu’il considérait comme ayant atteint, à divers degrés, ce sommet.
Une étude des personnes accomplies
Maslow étudie des personnes — réelles ou historiques — qu’il identifie comme ayant déployé leur potentiel humain : Albert Einstein, Jane Addams, Eleanor Roosevelt, Frederick Douglass, mais aussi des anonymes de son entourage. Ces personnes partagent, selon lui, plusieurs caractéristiques qu’il essaie de dégager.
Les caractéristiques observées
Une perception plus juste de la réalité ; une acceptation de soi et des autres ; une spontanéité préservée ; une capacité d’engagement profond dans une cause ou une œuvre ; un sens de l’humour non agressif ; une autonomie de pensée ; une capacité à connaître des « expériences sommet » — moments d’intensité particulière où le sujet sent vivre pleinement. Toutes ces caractéristiques dessinent un portrait nuancé.
L’expérience sommet
Parmi ces caractéristiques, l’« expérience sommet » (peak experience) mérite une attention particulière. Maslow décrit ces moments — création intense, contemplation esthétique, instants de joie profonde — comme des occasions où le sujet sent directement la richesse de son existence. Ces expériences sont, pour Maslow, à la fois des manifestations et des moteurs de l’accomplissement.
La place centrale de la créativité chez Maslow
Maslow n’a pas écrit spécifiquement sur l’art-thérapie, mais il a beaucoup écrit sur la créativité — qu’il considérait comme l’une des manifestations les plus directes de l’accomplissement de soi.
Une créativité qui dépasse l’art
Pour Maslow, la créativité ne se limite pas à la production d’œuvres reconnues. Elle est une qualité de présence au monde, une manière d’aborder n’importe quelle activité. Une cuisinière créative, un menuisier créatif, un comptable créatif : tous déploient cette qualité dans leur métier. La créativité est moins une compétence qu’un mode d’existence.
Créativité primaire et créativité secondaire
Maslow distingue deux formes de créativité. La créativité primaire, accessible à tous, est cette spontanéité préservée qu’ont les enfants — et que beaucoup d’adultes ont perdue. La créativité secondaire, plus rare, est celle des grandes œuvres qui demandent maîtrise technique et discipline. L’art-thérapie travaille essentiellement sur la créativité primaire — ce qui est précieux, parce que cette dernière est accessible à tout le monde.
Le besoin d’expression
Pour Maslow, exprimer ce qu’on porte en soi est un besoin profond. Quand cette expression est étouffée — par la culture, par l’éducation, par les circonstances — la personne en souffre, parfois sans s’en rendre compte. L’art-thérapie, en offrant un espace où cette expression peut se déployer, répond directement à ce besoin fondamental.
Maslow et l’art-thérapie : pourquoi cette résonance ?
Une vision positive de la nature humaine
L’art-thérapie partage avec Maslow une vision fondamentalement positive de l’humain. Elle ne considère pas le patient comme une somme de symptômes, mais comme une personne porteuse de ressources. Cette posture optimiste, sans naïveté, structure profondément la pratique.
Le développement plutôt que le déficit
L’approche maslowienne déplace l’attention du déficit vers le développement. Au lieu de demander « qu’est-ce qui ne va pas chez cette personne ? », on demande « qu’est-ce qui veut se déployer en elle ? ». L’art-thérapie reprend ce regard — qui ne nie pas la souffrance, mais qui ne la place pas au centre.
L’expérience comme matériau
Comme Maslow étudiait les expériences sommets, l’art-thérapie travaille avec l’expérience vécue — ce que la personne ressent, ce qu’elle traverse, ce qu’elle découvre dans le geste créatif. Cette centration sur l’expérience est commune aux deux approches.
Concrètement, comment Maslow inspire-t-il les séances ?
Plusieurs dispositifs concrets s’inspirent de la vision maslowienne. Voici quelques exemples qu’on peut rencontrer en atelier d’art-thérapie.
Le travail sur les ressources personnelles
Représenter ses propres ressources — par un dessin, une carte, un blason personnel — est un exercice directement inspiré de la psychologie humaniste. Il déplace l’attention de ce qui ne va pas vers ce qui soutient déjà la personne. Ce déplacement, simple mais puissant, transforme souvent le regard que la personne porte sur sa propre vie.
L’exploration des aspirations
Faire émerger, par la création, ce qui aspire à se déployer dans la vie d’une personne. Cet exercice ne demande pas de réponses claires : il invite à laisser venir des images, des couleurs, des fragments. Au fil des séances, ces matériaux composent une direction qui prend forme.
La célébration des avancées
Inspirée de la dynamique maslowienne, certaines séances consacrent un temps à représenter ce qui a changé, ce qui a été traversé, ce qui a été accompli. Ces représentations soutiennent un sentiment de progression — précieux pour des personnes qui ont l’impression de stagner.
Maslow et Carl Rogers : deux figures complémentaires
Maslow et Carl Rogers sont les deux grandes figures de la psychologie humaniste. Leurs apports se complètent harmonieusement dans la pratique de l’art-thérapie.
Rogers : la posture du thérapeute
Rogers a particulièrement développé la posture du thérapeute : empathie, considération positive inconditionnelle, congruence. Cette posture rend possible la rencontre thérapeutique.
Maslow : la dynamique du développement
Maslow, lui, a particulièrement développé la dynamique du développement humain : besoins, accomplissement, créativité, expériences sommets. Cette dynamique éclaire ce qui se transforme en séance.
Les deux dans une pratique intégrée
L’art-thérapie contemporaine intègre les deux apports. La posture vient de Rogers, la dynamique vient de Maslow. Le médium artistique articule les deux : il accueille le sujet (posture) et soutient son déploiement (dynamique).
Les limites de la lecture maslowienne
L’héritage de Maslow demande une certaine prudence. Plusieurs critiques sont aujourd’hui intégrées dans les pratiques contemporaines.
Une vision parfois trop individuelle
La psychologie humaniste maslowienne met fortement l’accent sur l’individu et sa réalisation. Cette centration peut sous-estimer les dimensions collectives et culturelles du développement humain. L’art-thérapie contemporaine intègre davantage ces dimensions, sans pour autant abandonner l’approche humaniste.
Le risque de l’injonction au bonheur
Mal comprise, la psychologie de Maslow peut alimenter une injonction contemporaine au bonheur et à la « réalisation de soi ». Or Maslow lui-même n’imaginait pas une obligation, mais une possibilité. L’art-thérapie respecte cette nuance : elle ne promet rien, elle ouvre des espaces.
Se former à une art-thérapie d’inspiration humaniste
Comprendre Maslow est précieux pour qui souhaite exercer une art-thérapie attentive aux ressources et au développement humain. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie consacre une partie de son cursus à la psychologie humaniste, où Maslow et Rogers occupent une place centrale. Cette dimension nourrit le parcours des personnes en reconversion vers l’art-thérapie.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Qui était Abraham Maslow ?
Abraham Maslow (1908-1970) était un psychologue américain, l’un des fondateurs de la psychologie humaniste avec Carl Rogers. Il est connu pour sa « pyramide des besoins », mais aussi pour ses travaux sur l’accomplissement de soi et les « expériences sommets ».
- La pyramide des besoins de Maslow est-elle toujours valable ?
Elle reste un outil pédagogique utile, mais la représentation rigide qu’on en fait souvent est trompeuse. Maslow lui-même imaginait les besoins comme entrelacés, pas strictement hiérarchisés. Une personne peut chercher à se réaliser même si ses besoins de base ne sont pas tous comblés.
- Qu’est-ce que l’accomplissement de soi selon Maslow ?
L’accomplissement de soi est, pour Maslow, l’aspiration à devenir pleinement soi-même, à réaliser ses potentiels propres. Ce n’est pas un état figé : c’est un mouvement continu, qui passe notamment par la créativité, l’engagement et la qualité de présence.
- Pourquoi Maslow est-il important pour l’art-thérapie ?
Parce qu’il a placé la créativité au centre du développement humain, et qu’il a proposé une vision positive de la nature humaine. Ces deux apports irriguent profondément l’art-thérapie contemporaine, qui voit dans le geste créatif un moteur de transformation.
- Maslow a-t-il pratiqué la psychothérapie ?
Maslow était d’abord chercheur et théoricien. Contrairement à Rogers, il n’a pas développé une pratique clinique structurée. Son apport à la psychothérapie passe par sa pensée et sa théorisation, plus que par une école thérapeutique propre.
- Faut-il avoir lu Maslow pour devenir art-thérapeute ?
Une bonne connaissance des principaux concepts maslowiens est précieuse pour tout art-thérapeute d’inspiration humaniste. Une formation sérieuse, comme celle d’Artévie, transmet ces fondements théoriques sans exiger une formation préalable approfondie en psychologie.
Pour aller plus loin
- Abraham Maslow (1908-1970) — Cairn — Bibliothèque idéale de psychologie
- La psychologie humaniste — Cairn — Histoire de la psychologie
- La pyramide des besoins de Maslow — Cairn