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Hans Prinzhorn : quand l’art des malades mentaux a été reconnu comme valeur esthétique

Hans Prinzhorn est l’une des figures fondatrices méconnues de l’art-thérapie. Ce psychiatre et historien d’art allemand a, à Heidelberg, dans les années 1919-1921, rassemblé l’une des plus importantes collections d’art produit par des patients internés en psychiatrie. Sa démarche, à mi-chemin entre la psychiatrie et l’histoire de l’art, a profondément transformé le regard porté sur ces œuvres et a ouvert la voie à toute une généalogie qui aboutit à l’art-thérapie contemporaine. Voici son histoire.

Hans Prinzhorn (1886-1933) : une trajectoire singulière

Né en 1886 à Hemer, en Westphalie, Hans Prinzhorn suit un parcours intellectuel atypique. Il étudie d’abord la philosophie et l’histoire de l’art, passe une thèse sur le philosophe Théodor Lipps, se forme aussi au chant. Ce n’est qu’après cette formation déjà riche qu’il décide d’entreprendre des études de médecine, qu’il achève à Munich en 1917.

Une double formation : esthétique et médicale

Cette double formation — esthétique d’abord, médicale ensuite — est essentielle pour comprendre son apport. Là où la plupart des psychiatres voyaient dans les productions de leurs patients de simples manifestations pathologiques, Prinzhorn pouvait, lui, y reconnaître une véritable dimension artistique. Cette double sensibilité fonde toute sa démarche.

L’arrivée à Heidelberg

En 1919, Prinzhorn est recruté par Karl Wilmanns, directeur de la clinique psychiatrique de Heidelberg, pour mener une étude sur les productions artistiques des patients. Cette commande, modeste à l’origine, va donner naissance à l’une des entreprises les plus ambitieuses de l’histoire de la psychiatrie : la constitution d’une collection systématique.

Une vie écourtée

Prinzhorn meurt en 1933, à seulement 47 ans, du typhus. Sa carrière, brève, n’aura permis qu’un ouvrage majeur — mais d’une portée considérable. Son influence se fera sentir longtemps après sa mort, jusqu’à aujourd’hui.

La constitution de la collection (1919-1921)

Le travail mené par Prinzhorn entre 1919 et 1921 constitue l’un des grands moments de l’histoire intellectuelle moderne. Il rassemble systématiquement des œuvres provenant de cliniques psychiatriques de toute l’Allemagne et au-delà.

Une démarche méthodique

Prinzhorn adresse des courriers à toutes les grandes cliniques psychiatriques allemandes, autrichiennes, suisses. Il leur demande de lui envoyer les productions plastiques de leurs patients : dessins, peintures, sculptures, broderies, écrits. Cette démarche systématique, sans précédent à l’époque, rassemble en deux ans environ cinq mille œuvres issues de quatre cent cinquante artistes ou créateurs.

L’ampleur du corpus

Cinq mille œuvres pour quatre cent cinquante créateurs : la collection de Heidelberg est, à l’époque, sans équivalent. Elle couvre une grande diversité de techniques (dessin, peinture, broderie, modelage, écriture), de thèmes et de styles. Elle constitue le premier corpus systématique sur lequel une réflexion esthétique sérieuse devient possible.

Un destin tragique pour ces artistes

Beaucoup de ces patients, dont les œuvres sont représentées dans la collection, finiront par se retrouver victimes des programmes d’euthanasie du régime hitlérien après avoir été présentés dans la tristement fameuse exposition « Entartete Kunst » (Art dégénéré) de 1937. Ce destin tragique rappelle que l’art brut n’est jamais qu’une étiquette : derrière chaque œuvre, une vie singulière et profondément fragile à cette époque historiquement particulièrement sombre.

Trois figures emblématiques de la collection

Au-delà des chiffres, la collection de Prinzhorn contient des œuvres saisissantes, signées par des patients dont le talent a parfois traversé l’oubli auquel ils étaient promis. Voici trois figures particulièrement marquantes.

August Natterer (1868-1933)

Ancien ingénieur, August Natterer est interné en 1907 après une crise hallucinatoire fondatrice. À partir de cet événement, il produit des dessins d’une précision vertigineuse, mêlant figures humaines, animales et architecturales. Son œuvre fascinera les surréalistes, notamment Max Ernst, qui s’en inspirera explicitement.

Karl Brendel (1871-1925)

Le sculpteur Karl Brendel — pseudonyme donné par Prinzhorn à un patient pour préserver son anonymat — produit des sculptures en bois massivement expressives. Ses figures simples, souvent ramassées, dégagent une présence presque hiératique. Elles influenceront plusieurs sculpteurs allemands des années 1920.

Else Blankenhorn (1873-1920)

Femme exceptionnelle dans une collection majoritairement masculine, Else Blankenhorn produit pendant son internement à Heidelberg de véritables séries picturales. Son thème récurrent — la résurrection d’empereurs — porte une dimension à la fois personnelle et historique qui n’a rien perdu de sa force aujourd’hui.

Bildnerei der Geisteskranken (1922) : l’ouvrage fondateur

En 1922, Prinzhorn publie son ouvrage majeur, Bildnerei der Geisteskranken (« Expressions de la folie » dans sa traduction française). Ce livre, richement illustré, est l’un des textes fondateurs de tout le champ qui mène à l’art-thérapie.

Une thèse novatrice

La thèse centrale de l’ouvrage est radicale pour son époque : les productions des patients psychiatriques ne sont pas seulement des symptômes. Elles ont une dimension artistique propre, qu’il faut prendre au sérieux. Prinzhorn analyse esthétiquement ces œuvres comme on analyserait des œuvres d’art consacrées.

Six pulsions créatrices fondamentales

Prinzhorn identifie ce qu’il appelle six pulsions créatrices fondamentales — universelles à tous les humains, et particulièrement visibles dans les productions des patients : la pulsion d’expression, le besoin de jouer, la tendance à orner, la tendance à ordonner, la tendance à imiter, le besoin de représenter symboliquement. Ces pulsions structurent selon lui toute activité créative humaine.

Une réception immédiate

L’ouvrage de Prinzhorn rencontre une réception considérable. Il marque profondément non seulement le monde psychiatrique, mais aussi les artistes d’avant-garde de l’époque. Paul Klee, Max Ernst, Jean Dubuffet, Alfred Kubin et bien d’autres découvriront grâce à lui cet art jusque-là invisible. Ce livre devient l’une des références secrètes du surréalisme et de l’art brut.

L’influence sur Jean Dubuffet et l’art brut

Si l’influence de Prinzhorn s’étend largement, son héritage est particulièrement visible dans l’œuvre de Jean Dubuffet, qui découvrira la collection dès 1922 et y reviendra tout au long de sa vie.

1922 : la découverte

Dubuffet, alors jeune adulte de 21 ans, découvre les travaux de Prinzhorn dès l’année de leur publication. Cette rencontre intellectuelle marquera durablement son rapport à l’art. Vingt-trois ans plus tard, lorsque Dubuffet forge le concept d’art brut en 1945, il s’inscrit explicitement dans la lignée ouverte par Prinzhorn.

Une filiation esthétique

L’art brut de Dubuffet et la collection de Heidelberg partagent une même intuition : il existe une création artistique en marge des circuits officiels, qui mérite d’être reconnue pour elle-même. Cette intuition fonde une généalogie qui mène, par bifurcations, à plusieurs courants de l’art-thérapie.

La Collection Prinzhorn aujourd’hui

La collection initialement rassemblée par Prinzhorn à Heidelberg n’a pas disparu. Après plusieurs péripéties, elle est aujourd’hui conservée et exposée à la Sammlung Prinzhorn, musée rattaché à la clinique psychiatrique de l’université de Heidelberg. C’est l’un des hauts lieux pour qui veut comprendre l’histoire de l’art-thérapie.

Pourquoi Prinzhorn est-il fondateur pour l’art-thérapie ?

Le changement de regard

L’apport le plus durable de Prinzhorn est moins une technique qu’un changement de regard. Avant lui, on regardait les productions psychiatriques comme des symptômes à analyser cliniquement. Après lui, il devient possible de les regarder comme des œuvres à rencontrer esthétiquement. Ce changement irrigue encore aujourd’hui la pratique des art-thérapeutes.

L’universalité des pulsions créatrices

L’idée prinzhornienne que les pulsions créatrices sont universelles — actives chez le malade comme chez le bien-portant, chez l’enfant comme chez l’adulte — fonde une part de la conviction art-thérapeutique. La création n’est pas un privilège : c’est une ressource humaine partagée.

Edith Kramer : héritière directe

Edith Kramer, l’une des fondatrices reconnues de l’art-thérapie moderne, fut particulièrement influencée par le travail et la collection de Prinzhorn. Cette filiation directe rappelle que l’art-thérapie ne s’est pas inventée hors-sol : elle s’est construite à partir des intuitions issues de l’observation patiente de l’art produit par des personnes en souffrance psychique.

Les limites et précautions

L’héritage de Prinzhorn doit être abordé avec une certaine prudence. Plusieurs aspects de son travail demandent à être resitués dans leur contexte historique.

Une terminologie d’époque

L’expression « art des malades mentaux » qui apparaît dans le titre original de l’ouvrage de Prinzhorn est marquée par son époque. Aujourd’hui, on préfère parler d’art produit par des personnes vivant avec une souffrance psychique, ou plus simplement d’art brut, d’art outsider, d’art marginal. Ce changement de vocabulaire reflète une évolution éthique.

L’art brut n’est pas l’art-thérapie

Prinzhorn ne faisait pas d’art-thérapie. Il constituait une collection et étudiait des œuvres. L’art-thérapie, comme pratique d’accompagnement, s’est développée plus tard, en partie à partir de ses intuitions, mais avec une finalité différente : soigner et accompagner, pas seulement comprendre.

Découvrir Prinzhorn aujourd’hui

Visiter la Sammlung Prinzhorn

La Sammlung Prinzhorn, à Heidelberg, est l’une des destinations les plus chargées symboliquement pour qui s’intéresse à l’histoire de l’art-thérapie. Elle conserve aujourd’hui environ vingt-quatre mille œuvres et propose régulièrement des expositions thématiques. Une visite vaut largement le voyage.

Lire ses textes

L’ouvrage majeur de Prinzhorn est traduit en français sous le titre Expressions de la folie : dessins, peintures, sculptures d’asile (Gallimard, 1984). Cette traduction permet à un lecteur francophone d’accéder directement à la pensée prinzhornienne.

Se former à une art-thérapie consciente de ses sources

Comprendre l’apport de Prinzhorn est essentiel pour qui souhaite exercer l’art-thérapie en connaissance de cause. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie consacre un module à l’histoire de la discipline, où Prinzhorn occupe une place incontournable. Cette dimension historique nourrit le parcours des personnes en reconversion vers l’art-thérapie qui souhaitent ancrer leur pratique dans une généalogie longue et particulièrement exigeante du métier d’art-thérapeute moderne.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

FAQ

  • Qui était Hans Prinzhorn ?

Hans Prinzhorn (1886-1933) était un psychiatre et historien d’art allemand. Il a constitué entre 1919 et 1921, à Heidelberg, l’une des plus importantes collections d’art produit par des patients psychiatriques, et a publié l’ouvrage fondateur Bildnerei der Geisteskranken (1922).

  • Quel est l’apport principal de Prinzhorn ?

Prinzhorn a opéré un changement de regard fondamental sur les productions des patients psychiatriques. Au lieu d’y voir uniquement des symptômes, il y a reconnu une véritable dimension artistique. Cette reconnaissance a ouvert la voie à l’art brut et à l’art-thérapie.

  • Quel lien entre Prinzhorn et Jean Dubuffet ?

Jean Dubuffet a découvert dès 1922 les travaux de Prinzhorn. Cette découverte marquera durablement son rapport à l’art et inspirera, vingt-trois ans plus tard, la création du concept d’art brut. Dubuffet est, à bien des égards, l’héritier français de Prinzhorn.

  • La collection Prinzhorn existe-t-elle encore ?

Oui. La Sammlung Prinzhorn est conservée et exposée à Heidelberg, dans un musée rattaché à la clinique psychiatrique de l’université. Elle compte aujourd’hui environ vingt-quatre mille œuvres et reste l’un des hauts lieux de l’histoire de l’art-thérapie.

  • Prinzhorn pratiquait-il l’art-thérapie ?

Non, pas au sens contemporain du terme. Prinzhorn était collectionneur et théoricien. L’art-thérapie comme pratique d’accompagnement s’est développée plus tard, à partir des années 1940-1950. Prinzhorn en a cependant nourri les fondements intellectuels du champ qui en découle directement aujourd’hui.

  • Faut-il avoir lu Prinzhorn pour devenir art-thérapeute ?

Une connaissance générale de son apport est précieuse pour comprendre la généalogie de la discipline. Une formation sérieuse, comme celle d’Artévie, transmet cette dimension historique sans exiger une lecture exhaustive de ses textes originaux.

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