
Le jeu de sable (sandplay) : la thérapie jungienne du bac à sable
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 9 minutesUn grand bac rempli de sable, des étagères chargées de centaines de figurines, et un thérapeute assis en retrait, qui n’interprète rien. Voilà le décor du jeu de sable, que les anglophones appellent sandplay therapy. La scène a de quoi dérouter : comment le fait de disposer un phare, trois arbres et une barrière miniature dans du sable pourrait-il apaiser quoi que ce soit ?
C’est pourtant l’une des méthodes les plus codifiées de la grande famille des thérapies par la création. Mise au point par Dora Kalff dans la lignée directe de Carl Gustav Jung, elle fait émerger des images intérieures que la parole ne parvient pas toujours à atteindre. Origines, déroulé d’une séance, indications, liens avec l’art-thérapie, formation : voici ce qu’il faut savoir avant de plonger les mains dans le sable.
Qu’est-ce que le jeu de sable (sandplay) ?
Le jeu de sable (ou sandplay) est une méthode thérapeutique créée par Dora Kalff dans la lignée de Jung. Dans un bac à sable, la personne dispose figurines et objets pour donner forme à son monde intérieur. Les images qui émergent sont accueillies sans interprétation imposée, à son propre rythme.
Le jeu de sable est une méthode psychothérapeutique d’orientation jungienne. Concrètement, la personne — enfant ou adulte — se tient devant un bac aux dimensions à peu près standardisées, environ 57 × 72 cm pour 7 cm de profondeur, dont le fond et les bords sont peints en bleu. Ce bleu n’a rien de décoratif : quand on creuse le sable, il fait apparaître de l’eau ou du ciel. La plupart des praticiens proposent deux bacs, l’un de sable sec, l’autre de sable humide que l’on peut modeler, tasser, sculpter.
Autour, des étagères présentent des centaines de figurines : personnages, animaux, arbres, maisons, ponts, véhicules, monstres, symboles religieux, cailloux, coquillages. La consigne est minimale. On invite la personne à toucher le sable, puis à composer ce qui lui vient, sans thème et sans attente. Pas besoin de savoir dessiner, ni modeler, ni raconter. On choisit, on pose, on déplace. Et c’est tout.
Dora Kalff parlait d’un « espace libre et protégé ». Libre, parce qu’aucune scène n’est attendue, jugée ou corrigée. Protégé, parce que les limites physiques du bac et la présence silencieuse du thérapeute contiennent ce qui vient s’y déposer. Le psychisme peut alors montrer, en trois dimensions, ce qu’il ne sait pas encore dire.
De Londres à Zurich : d’où vient le sandplay ?
Margaret Lowenfeld et la « technique du monde »
Tout commence à Londres, dans les années 1920. La pédiatre Margaret Lowenfeld cherche un moyen d’accéder à la vie intérieure des enfants sans passer par le langage. Elle se souvient de Floor Games, un petit livre dans lequel l’écrivain H. G. Wells racontait les mondes miniatures que ses fils construisaient sur le sol du salon. Alors elle installe dans son cabinet des bacs de sable et des tiroirs remplis de petits objets. Les enfants s’en emparent spontanément et fabriquent des « mondes ». La World Technique, ou technique du jeu du monde, est née.
Dora Kalff, l’élève encouragée par Jung
Dans les années 1950, une analyste suisse formée à l’Institut C. G. Jung de Zurich découvre ce travail : Dora Kalff (1904-1990). Jung lui-même l’encourage à creuser la piste. Elle se forme auprès de Lowenfeld à Londres, puis relie la technique du monde aux grands concepts jungiens — archétypes, inconscient collectif, processus d’individuation. Elle y ajoute une sensibilité venue du bouddhisme zen, rencontré au fil de ses voyages. À la fin des années 1950, elle baptise sa méthode sandplay therapy. Pour saisir le terreau théorique de tout cela, notre article sur Jung, les mandalas et les images intérieures vous donnera des repères utiles.
Son livre fondateur paraît en 1966. Il vient d’ailleurs d’être retraduit en français : Le Jeu de sable, son action thérapeutique sur la psyché, publié fin 2023 par les éditions Baghera, rassemble ses neuf études cliniques accompagnées de notes critiques. Quant à la Société internationale de thérapie par le jeu de sable (ISST), elle a été fondée en 1985 dans la propre maison de Dora Kalff, à Zollikon, près de Zurich. La méthode s’est ensuite diffusée dans le monde entier, du Japon aux États-Unis.
Comment se déroule une séance de jeu de sable ?
Une séance de jeu de sable suit un rituel discret mais très stable. Côté repères pratiques, on retrouve les temporalités habituelles des accompagnements par la création : une séance de 1 h à 1 h 30 pour un adulte, de 30 minutes à 1 heure pour un enfant, une fois par semaine ou tous les quinze jours. Le déroulé, lui, tient en cinq temps :
- un accueil bref, sans interrogatoire ni bilan ;
- l’invitation à toucher le sable, puis à composer une scène, librement, pendant 20 à 40 minutes ;
- le thérapeute reste assis en retrait, présent et attentif, sans commenter ;
- un temps d’échange sobre : la personne dit ce qu’elle souhaite, rien n’est exigé ;
- une photographie de la scène est prise, et le bac sera défait plus tard, après le départ.
Deux détails comptent énormément. D’abord, le praticien n’interprète pas la scène devant la personne. Les hypothèses viendront plus tard, souvent en fin de parcours, quand on reparcourt ensemble la série de photos accumulées au fil des mois. Ensuite, la scène n’est jamais démontée sous les yeux de celui ou celle qui l’a construite : ce monde-là doit rester entier dans sa mémoire. Le sandplay est un travail au long cours, une scène après l’autre, qui dessine peu à peu un chemin.
Cette stabilité n’a rien d’accessoire. « Le cadre est à la fois un contenant et un garant. C’est dans le cadre que peut se dérouler le processus qui amène à une transformation », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2). Même bac, même pièce, mêmes figurines, même rituel : c’est cette permanence qui autorise le psychisme à prendre des risques.
Pourquoi ça agit : les appuis théoriques
L’aire transitionnelle de Winnicott
Le bac fonctionne comme une zone intermédiaire entre dedans et dehors, ni tout à fait réalité, ni tout à fait imaginaire. C’est très exactement l’espace transitionnel décrit par Winnicott. Les supports de cours Artévie appliquent ce concept au lieu de la séance : « l’atelier devient une aire transitionnelle où le patient explore, expérimente et transforme ses émotions à travers des médiations plastiques », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). Remplacez l’atelier par le bac de sable : la logique reste la même.
Le jeu comme langage de l’inconscient
Bien avant Kalff, la psychanalyse des enfants avait posé que le jeu est leur langage naturel. C’est le cœur de la thérapie par le jeu chez Mélanie Klein : en jouant, l’enfant met en scène ses angoisses, ses désirs et ses conflits, comme l’adulte le fait en parlant. Le sandplay prolonge cette intuition et l’étend aux adultes. Face au bac, les mains choisissent avant la tête. Une figurine s’impose, une autre est écartée sans raison apparente. Quelque chose se dit déjà.
Une lecture symbolique, jamais un test
Attention au malentendu : le jeu de sable n’est pas un test projectif que l’on dépouille. Le praticien ne dégaine pas un dictionnaire des symboles pour décréter que le serpent « veut dire » ceci ou cela. La lecture reste symbolique, jamais analytique : un même objet peut porter des sens opposés selon l’histoire de la personne qui l’a posé là. Deux des sept fonctions thérapeutiques enseignées chez Artévie (Module 2) s’observent ici au premier plan : la fonction symbolique, qui transforme des vécus bruts en images pour les mettre à distance et mieux les intégrer, et la fonction de contenance, assurée par les bords du bac et la présence fiable du thérapeute.
Pour qui ? Indications et limites du jeu de sable
Les enfants d’abord, évidemment. Construire un monde ne demande aucun vocabulaire, aucune maturité réflexive : le bac parle leur langue. Les adolescents y trouvent un moyen de se raconter sans se confronter à un adulte les yeux dans les yeux. Et les adultes ? Le sandplay convient particulièrement à ceux qui intellectualisent tout, qui ont déjà « tout compris » de leur histoire en thérapie par la parole sans que rien ne bouge. Il est aussi proposé dans les suites de traumatismes, de deuils, de ruptures — partout où les mots manquent ou arrivent trop vite.
Mais soyons clairs sur les limites. Le jeu de sable n’est pas une pratique médicale : il ne diagnostique rien, ne guérit rien à lui seul, et vient en complément d’un suivi adapté quand il en faut un. Chez des personnes en grande fragilité psychique, notamment en phase aiguë, il ne s’improvise pas : il relève alors de praticiens expérimentés, travaillant en lien avec une équipe de soin. Un principe que l’on retrouve dans toute la déontologie du champ : connaître ses limites de compétence et orienter vers le médical dès que nécessaire.
« J’ai commencé le jeu de sable un an après mon divorce, un peu à reculons. Pendant quatre séances, j’ai posé le même phare dans le coin gauche du bac, sans savoir pourquoi. Un jour je l’ai déplacé au centre, et j’ai fondu en larmes. Je ne dirais pas que tout est réglé, mais je dors mieux et j’arrive enfin à parler de cette période sans me fermer. »
Karine, 43 ans, ancienne assistante de direction, Besançon
Jeu de sable et art-thérapie : deux voisins de palier
Les points communs sautent aux yeux. Dans les deux approches, le processus prime sur le résultat : personne n’évalue la beauté d’une scène de sable, pas plus qu’on ne note une peinture en atelier. Dans les deux, la production fait tiers : la relation ne se joue plus en face-à-face mais en triangle, entre la personne, le thérapeute et ce qui a été créé. Et dans les deux, aucune compétence artistique n’est requise, jamais.
Les différences existent pourtant. Le sandplay est une méthode unifiée : un matériel codifié, une filiation jungienne assumée, un cursus spécifique. L’art-thérapie, elle, est une famille de médiations — peinture, argile, collage, écriture, musique — que le praticien ajuste à chaque personne et à chaque moment du suivi. Un art-thérapeute n’est donc pas automatiquement thérapeute du jeu de sable, et inversement. Mais les deux mondes se parlent. Je l’ai vu chez plusieurs élèves : ceux qui découvrent le sandplay pendant leur parcours regardent ensuite différemment le modelage ou le collage. Ils cherchent moins à faire produire qu’à laisser advenir.
Un exercice d’initiation : le paysage miniature
Chez Artévie, on appelle « dispositif » un exercice cadré : une durée, un matériel, des consignes, un retour verbal. Voici une adaptation libre, inspirée de l’esprit du bac à sable, à proposer en atelier — ou à tester chez soi comme simple exploration créative, sans aucune prétention thérapeutique.
- Durée : 45 minutes environ.
- Matériel : un plateau ou un grand couvercle de boîte, du sable fin ou de la semoule, et une vingtaine de petits objets hétéroclites — figurines, cailloux, boutons, coquillages, bouts de bois.
- Consigne : composez un paysage qui ressemble à votre moment de vie actuel, sans réfléchir plus de quelques secondes par objet.
- Temps de contemplation : 5 minutes pour regarder la scène sous plusieurs angles, sans rien modifier.
- Retour : écrivez quelques lignes. Qu’est-ce qui occupe le centre ? Qu’est-ce qui reste au bord ? Qu’est-ce qui manque ?
En atelier, le retour verbal reste toujours facultatif : on partage ce qu’on veut, ou rien. En solo, gardez une photo et refaites l’exercice un mois plus tard — la comparaison est souvent parlante. Et si la scène remue plus que prévu, prenez ce signal au sérieux : c’est le bon moment pour en parler à un professionnel.
Se former au jeu de sable
La formation au sandplay proprement dit est exigeante. Les instituts affiliés à l’ISST demandent plusieurs années, un travail thérapeutique personnel — y compris dans le sable —, des études de cas supervisées et un engagement déontologique strict. Rien d’étonnant : on ne guide pas les images intérieures des autres sans avoir traversé les siennes.
Et pour un art-thérapeute ? Beaucoup de praticiens s’inspirent du dispositif — un contenant, du sable, des objets symboliques — sans se revendiquer thérapeutes du jeu de sable, ce qui suppose d’annoncer honnêtement ce qu’on propose. La supervision régulière, elle, n’est pas négociable, quelle que soit la médiation choisie. Bref, le sandplay est une spécialisation, pas un point de départ. Si le métier vous attire au-delà de cette seule technique, commencez par comprendre comment devenir art-thérapeute : le socle — cadre, posture, médiations — se construit d’abord, la spécialisation vient ensuite.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Le jeu de sable est-il réservé aux enfants ?
Non. La méthode de Dora Kalff a été pensée dès l’origine pour les enfants comme pour les adultes. Elle rend d’ailleurs de grands services aux adultes très cérébraux, qui analysent leur vécu sans parvenir à le ressentir : les mains dans le sable court-circuitent le mental.
- Combien de séances faut-il pour un travail en jeu de sable ?
Le sandplay s’inscrit dans la durée : plusieurs mois le plus souvent, à raison d’une séance par semaine ou par quinzaine. Chaque scène s’ajoute à la précédente, et c’est la série qui fait sens, pas la scène isolée. Des accompagnements plus courts existent, mais ils relèvent davantage de l’exploration que du processus complet.
- Que fait le thérapeute pendant que je construis ma scène ?
Il est là, et c’est déjà beaucoup. Assis en retrait, il observe sans commenter, note mentalement l’ordre des choix, les hésitations, les gestes. Sa présence attentive fait partie du dispositif : elle sécurise l’exploration. L’échange verbal, sobre, vient après — et l’interprétation, bien plus tard.
- Le sandplay est-il validé scientifiquement ?
La littérature clinique est abondante — à commencer par les neuf études de cas de Dora Kalff elle-même —, mais les essais contrôlés restent rares et portent sur de petits effectifs. En l’état, le jeu de sable se présente comme une approche complémentaire, pas comme un traitement validé au sens médical du terme.
- Faut-il être psychanalyste pour pratiquer le jeu de sable ?
Non, mais il faut une formation spécifique, un travail personnel approfondi et une supervision régulière. Psychologues, psychothérapeutes et art-thérapeutes expérimentés composent l’essentiel des praticiens formés. Le bac à sable a l’air inoffensif ; ce qui s’y joue ne l’est pas toujours.
Pour aller plus loin
- Dora M. Kalff, Le Jeu de sable, son action thérapeutique sur la psyché — recension — Société Française de Psychologie Analytique (Institut C. G. Jung France)
- Le Jeu de sable, de Dora M. Kalff (page de l’éditeur) — Les éditions Baghera