
Winnicott et l’art-thérapie : l’espace transitionnel, comment le jeu et la créativité guérissent
Par Cathia Boucheron
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesDonald Winnicott (1896-1971) est sans doute le psychanalyste qui a le plus profondément enrichi la compréhension du jeu et de la créativité dans la vie psychique. Pédiatre et psychanalyste britannique, il a introduit des notions devenues centrales en art-thérapie contemporaine : objet transitionnel, espace transitionnel, mère « suffisamment bonne », et surtout cette idée puissante que la créativité ne se réduit pas à l’art — elle est le mode même par lequel un être humain habite sa propre vie. Voici pourquoi son œuvre reste indispensable pour comprendre ce que fait une séance de création thérapeutique.
Donald Winnicott (1896-1971) : repères biographiques
Né à Plymouth en 1896, Donald Woods Winnicott suit des études de médecine à Cambridge, interrompues par son engagement comme jeune médecin militaire pendant la Première Guerre mondiale. À son retour, il se spécialise en pédiatrie et exerce pendant plus de quarante ans à l’hôpital pour enfants Paddington Green, à Londres. Cette pratique pédiatrique, au plus près des bébés et des très jeunes enfants, nourrira toute son œuvre psychanalytique.
Une double vocation
Winnicott est l’une des rares figures à avoir véritablement combiné la pédiatrie clinique et la psychanalyse. Cette double vocation lui a permis d’observer concrètement, sur des décennies, ce que vivent les nourrissons dans leur relation à leur mère — observations qu’il a ensuite traduites dans une théorisation psychanalytique originale.
Les Grandes controverses
Winnicott est l’une des figures du « groupe intermédiaire » de la Société britannique de psychanalyse — celles et ceux qui, pendant les Grandes controverses des années 1940, refusaient de trancher entre l’école kleinienne et l’école d’Anna Freud. Cette position de tiers est cohérente avec sa pensée : Winnicott a passé sa vie à théoriser l’importance des espaces intermédiaires.
Une œuvre clinique et littéraire
Winnicott a publié de nombreux ouvrages, dont Jeu et réalité (1971), considéré comme son œuvre majeure, mais aussi De la pédiatrie à la psychanalyse (1958) et Conversations ordinaires, recueil d’émissions de radio destinées au grand public. Il meurt à Londres en 1971.
L’objet transitionnel : la première création
L’une des contributions les plus connues de Winnicott est la notion d’objet transitionnel. Cette notion, qu’il a forgée à partir de l’observation clinique, désigne ce fameux « doudou » que tant d’enfants élisent — une peluche, un morceau de tissu, un objet fétiche.
Définition de l’objet transitionnel
L’objet transitionnel est l’objet auquel l’enfant s’attache particulièrement, et qui « prend la place du sein ou de l’objet de la première relation ». Il est intermédiaire entre la mère et le monde extérieur. Il appartient à l’enfant, mais il a aussi une réalité objective. Cette ambiguïté est précisément ce qui le rend précieux.
Pourquoi cet objet est-il si précieux ?
L’objet transitionnel permet à l’enfant de supporter l’absence de la mère. Il est à la fois trouvé (il existe vraiment) et créé (l’enfant lui donne sa valeur affective). C’est dans cet espace ambigu — ni purement réel, ni purement imaginaire — que se déploie la première créativité humaine.
L’héritage en art-thérapie
L’objet transitionnel inspire directement le statut que l’art-thérapie donne à l’œuvre. La création produite en séance est, à bien des égards, un objet transitionnel adulte. Elle appartient au patient, mais elle est aussi une réalité indépendante. Elle est créée, mais elle révèle quelque chose qui était déjà là. Cette ambiguïté est constitutive du travail thérapeutique.
L’espace transitionnel : où se déploie la créativité
Au-delà de l’objet, Winnicott a théorisé l’existence d’une « aire transitionnelle » ou « espace transitionnel ». C’est un concept fondamental pour comprendre ce qui se passe en séance d’art-thérapie.
Un espace ni dedans ni dehors
L’espace transitionnel n’est ni purement intérieur (comme le rêve), ni purement extérieur (comme la réalité objective). C’est un troisième espace, où le sujet et l’objet, le moi et le monde, peuvent jouer ensemble sans confusion ni séparation totale. C’est dans cet espace que se déploient le jeu, la créativité, l’art et toute la culture.
Le jeu comme paradigme
Pour Winnicott, le jeu est le paradigme de l’espace transitionnel. Quand un enfant joue, il n’est ni dans la réalité pure (il sait que ce n’est pas « pour de vrai »), ni dans l’hallucination (il perçoit bien le monde extérieur). Il est dans cet espace particulier où quelque chose peut être exploré, transformé, réinventé sans risque.
L’art-thérapie comme jeu adulte
Une séance d’art-thérapie est, à bien des égards, une réactivation de l’espace transitionnel pour l’adulte. La création n’est pas la réalité — mais elle n’est pas pure imagination non plus. Elle est ce troisième espace où l’on peut explorer, transformer, jouer avec ses contenus internes, dans un cadre sécurisant.
La mère « suffisamment bonne » : un concept clé
Une autre contribution majeure de Winnicott est la notion de mère « suffisamment bonne » (good enough mother). Cette notion a été parfois caricaturée, mais sa portée clinique est considérable.
Ni mère parfaite, ni mère défaillante
Pour Winnicott, la mère « suffisamment bonne » n’est pas la mère parfaite — qui n’existe pas et qui serait même problématique pour l’enfant. C’est la mère qui « s’adapte activement aux besoins de l’enfant » au début, puis qui, progressivement, le laisse expérimenter de petites frustrations supportables. Ces frustrations ajustées sont le moteur même du développement psychique.
Une posture pour le thérapeute aussi
L’art-thérapeute, à bien des égards, doit incarner une présence « suffisamment bonne ». Pas omniprésent, pas absent. Pas trop interprétatif, pas trop neutre. Pas trop guidant, pas trop laissé. Cette justesse de présence est l’une des qualités les plus exigeantes de la pratique.
« Le cadre précède le contenu et le détermine »
Cette formule, due à Winnicott, est fondamentale en art-thérapie. Le manuel pédagogique d’Artévie la cite explicitement : « Le cadre précède le contenu et le détermine. » Que faut-il entendre par là ?
L’importance du cadre sécurisant
Winnicott a développé le concept d’« espace transitionnel » et mis en évidence l’importance du cadre sécurisant pour le développement psychique. L’établissement d’un cadre en art-thérapie est indispensable au bon déroulement du processus. Sans cadre, pas de jeu possible. Sans jeu, pas de création véritable.
Ce que comprend le cadre
Le cadre, en art-thérapie, comprend l’ensemble des éléments qui définissent la séance : lieu, durée, fréquence, médiums proposés, posture du thérapeute, modalités de retour verbal, confidentialité. Ces éléments ne sont pas des formalités : ils constituent ce qui rend possible le travail créatif.
L’indestructibilité du cadre
Winnicott insistait sur ce qu’il appelait l’« indestructibilité » du cadre. Les patients, particulièrement ceux porteurs de souffrances lourdes, attaquent souvent le cadre par leurs comportements. Le thérapeute est garant de ce cadre, qui doit pouvoir résister aux attaques sans se rigidifier ni se dissoudre.
La créativité selon Winnicott : un mode d’être au monde
Winnicott élargit considérablement la notion de créativité. À la différence de Freud et Jung, il considère la créativité comme un processus très vaste qui se rapporte à la vie et à l’être en général. Cette vision change profondément le regard que l’art-thérapie porte sur ce qu’elle propose.
Créativité et vie psychique
Pour Winnicott, vivre créativement, c’est habiter sa propre vie comme un sujet — pas comme un automate qui se conforme. La créativité, en ce sens, n’est pas réservée aux artistes. Elle est le mode d’être de tout sujet en bonne santé psychique. Inversement, beaucoup de souffrances psychiques naissent d’une vie privée de cette dimension créative.
L’art-thérapie comme réactivation de la créativité
Dans cette perspective, l’art-thérapie n’est pas tant une « thérapie par l’art » qu’une réactivation de la créativité existentielle. Le patient ne vient pas pour faire de l’art : il vient pour retrouver une manière vivante d’habiter sa propre vie. Cette nuance change tout.
Le faux self : un concept winnicottien essentiel
Parmi les apports majeurs de Winnicott, la notion de « faux self » mérite une attention particulière en art-thérapie. Ce concept éclaire des situations cliniques fréquentes.
Quand l’adaptation devient une prison
Le faux self se construit, selon Winnicott, lorsqu’un enfant doit s’adapter trop tôt et trop fortement aux attentes de son environnement. Une partie de lui-même — le « vrai self » — reste alors retirée, protégée, parfois inaccessible. La personne adulte peut fonctionner socialement très bien, tout en éprouvant un sentiment chronique de ne pas se sentir vivante.
L’art-thérapie comme retrouvailles avec le vrai self
Beaucoup de personnes consultent en art-thérapie précisément pour cela : retrouver une part d’elles qu’elles avaient mise de côté pour pouvoir s’adapter. La création, lorsqu’elle se déploie dans un espace sécurisant, permet à ce vrai self de se manifester à nouveau — souvent avec des couleurs, des formes ou des élans qui surprennent la personne elle-même.
Pourquoi Winnicott reste indispensable à l’art-thérapie aujourd’hui
Une vision non pathologisante
Winnicott n’est pas un théoricien du symptôme. Il est un théoricien des conditions qui permettent à un sujet de se déployer pleinement. Cette posture respectueuse, attentive aux ressources plutôt qu’aux déficits, fait écho à la pratique contemporaine de l’art-thérapie.
Une attention au cadre
Aucune autre figure psychanalytique n’a autant insisté sur l’importance du cadre. Pour qui souhaite exercer l’art-thérapie avec rigueur, lire Winnicott est indispensable. Cette lecture forme le regard et affine la pratique.
Une pensée du jeu
Enfin, la centralité du jeu chez Winnicott éclaire ce que beaucoup de patients viennent retrouver en art-thérapie : la possibilité de jouer à nouveau avec leurs contenus intérieurs, sans pression de résultat ni jugement extérieur.
Se former à une art-thérapie inspirée de Winnicott
Comprendre Winnicott est essentiel pour qui souhaite exercer l’art-thérapie en profondeur. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie consacre un module spécifique aux apports winnicottiens — espace transitionnel, mère suffisamment bonne, importance du cadre. Cette dimension est l’un des socles théoriques que transmettent les formations sérieuses, et elle nourrit le parcours des personnes en reconversion vers l’art-thérapie.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Qu’est-ce que l’objet transitionnel selon Winnicott ?
L’objet transitionnel est cet objet auquel l’enfant s’attache particulièrement (doudou, tissu, peluche), et qui « prend la place » de la mère absente. Il est à la fois trouvé et créé : c’est précisément cette ambiguïté qui le rend précieux pour le développement psychique.
- Qu’est-ce que l’espace transitionnel ?
L’espace transitionnel est un troisième espace, ni purement intérieur ni purement extérieur, dans lequel se déploient le jeu, la créativité, l’art et la culture. Pour Winnicott, c’est dans cet espace que peut s’opérer le travail thérapeutique le plus profond.
- Que signifie « mère suffisamment bonne » ?
Cette expression désigne, chez Winnicott, la mère qui s’adapte activement aux besoins de l’enfant, sans viser une perfection illusoire. Cette mère « ordinaire mais suffisante » offre un environnement assez fiable pour que l’enfant puisse se développer.
- Pourquoi Winnicott est-il central pour l’art-thérapie ?
Parce qu’il a théorisé en profondeur le rôle du jeu et de la créativité dans la vie psychique. Sa notion d’espace transitionnel éclaire directement ce qui se passe en séance d’art-thérapie. Son insistance sur le cadre est un autre apport décisif.
- Quelle est la différence entre Winnicott, Klein et Freud ?
Freud centre la psychanalyse sur le conflit intrapsychique et la sexualité. Klein approfondit la psychanalyse infantile et le rôle des objets internes. Winnicott élargit la notion de créativité à toute la vie et théorise les espaces intermédiaires. Les trois approches sont complémentaires en art-thérapie.
- Faut-il avoir lu Winnicott pour devenir art-thérapeute ?
Une bonne connaissance des principaux concepts winnicottiens est précieuse pour tout art-thérapeute. Une formation sérieuse comme celle d’Artévie transmet ces fondements théoriques sans exiger une formation préalable approfondie en psychanalyse.
Pour aller plus loin
- Le jeu dans l’œuvre de D.W. Winnicott — R. Bailly — Cairn — Enfances & Psy
- Squiggle Foundation (Londres) — Fondation officielle Winnicott
- Étude des fondements du concept d’objet transitionnel — Cairn