Jung et les mandalas : naissance d’un outil thérapeutique au cœur de l’art-thérapie
Par Cathia Boucheron
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesCarl Gustav Jung est, avec Freud, l’une des deux figures fondatrices de la psychanalyse moderne. Il est aussi l’un des psychanalystes qui a le plus travaillé sur l’image, le symbole et la création comme outils thérapeutiques. L’imagination active, l’inconscient collectif, les archétypes, et surtout les mandalas : autant de notions jungiennes qui irriguent aujourd’hui la pratique de l’art-thérapie. Voici comment ce psychiatre suisse a forgé des concepts qui restent au cœur de la médiation artistique thérapeutique.
Carl Gustav Jung (1875-1961) : repères biographiques
Né en 1875 à Kesswil, en Suisse, Carl Gustav Jung suit des études de médecine à l’Université de Bâle, puis se spécialise en psychiatrie. Il commence sa carrière à la clinique psychiatrique du Burghölzli, à Zurich, où il travaille sous la direction d’Eugen Bleuler. Très jeune, il s’intéresse à l’expression psychique des patients internés — un terrain qui le suivra toute sa vie.
La rencontre avec Freud
En 1907, Jung rencontre Sigmund Freud à Vienne. Une amitié intellectuelle profonde se noue. Freud voit en Jung son héritier intellectuel ; Jung trouve dans la psychanalyse freudienne un cadre théorique exigeant. Pendant six ans, ils correspondent intensément. Mais leurs visions divergent progressivement : Jung refuse de faire de la sexualité le moteur unique de la vie psychique. La rupture intervient en 1913.
L’élaboration de la psychologie analytique
Après cette rupture, Jung traverse une période intense de recherche intérieure, qu’il consigne dans son célèbre Livre Rouge (Liber Novus). Il développe alors sa propre approche, qu’il nommera psychologie analytique. Dans les décennies suivantes, il publie une œuvre considérable : Métamorphoses et symboles de la libido (1912), Types psychologiques (1921), Psychologie et alchimie (1944). Il meurt en 1961 à Küsnacht, près de Zurich.
L’inconscient selon Jung : une vision élargie
L’une des grandes ruptures de Jung avec Freud porte sur la conception de l’inconscient. Pour Freud, l’inconscient est essentiellement un réservoir personnel, formé par l’histoire individuelle et les contenus refoulés. Jung propose une vision plus large.
L’inconscient personnel
Jung reconnaît bien sûr l’existence d’un inconscient personnel : celui que Freud avait décrit, formé de souvenirs refoulés, de pulsions, d’expériences oubliées. Cette dimension n’est pas niée. Elle est seulement considérée comme une couche parmi d’autres.
L’inconscient collectif
L’apport spécifique de Jung est l’introduction de la notion d’inconscient collectif. Il s’agit, selon lui, d’une couche de l’inconscient partagée par l’humanité entière, peuplée d’images, de motifs et de figures universelles. Ces figures se retrouvent dans toutes les cultures, à travers les mythes, les contes, les rites — et dans les productions artistiques spontanées.
Les archétypes
Les archétypes peuplent l’inconscient collectif. Ce sont des figures symboliques universelles : la Mère, le Héros, l’Ombre, le Vieux Sage, l’Enfant divin, l’Anima et l’Animus. Ces archétypes ne sont pas des images figées : ils s’incarnent différemment selon les cultures et les individus. Ils émergent dans les rêves, dans les fantasmes, et dans les œuvres créatives spontanées.
L’imagination active : un dispositif jungien fondateur
L’imagination active est l’une des contributions les plus importantes de Jung à la pratique thérapeutique par l’image. Cette technique, qu’il a expérimentée d’abord sur lui-même pendant la rédaction du Livre Rouge, consiste à entrer en relation consciente avec les images issues de l’inconscient.
Comment fonctionne l’imagination active
Concrètement, le sujet se met dans un état de calme et d’attention intérieure, puis laisse venir une image. Plutôt que de chercher à l’interpréter immédiatement, il entre en dialogue avec elle : la regarde, lui parle, la modifie. Cette pratique peut être strictement mentale, mais Jung l’a souvent associée au dessin ou à la peinture, qui matérialisent l’image et permettent un travail prolongé.
L’art comme médiation entre conscient et inconscient
Pour Jung, le geste créatif n’est pas un loisir. C’est un véritable travail psychique qui permet à l’inconscient de se rendre visible et au conscient d’en prendre connaissance. Cette conception fait directement écho à ce que pratique l’art-thérapie contemporaine, qui considère l’œuvre comme un pont entre les deux dimensions.
Les mandalas : un outil thérapeutique central
Parmi les images privilégiées par Jung, le mandala occupe une place à part. Ce mot sanskrit signifie « cercle ». Il désigne, dans les traditions hindoues et bouddhistes, des représentations symboliques organisées autour d’un centre — supports de méditation et de quête spirituelle.
La découverte par Jung
Jung découvre les mandalas en deux étapes. D’abord par sa propre pratique : pendant la période de turbulence qui suit sa rupture avec Freud, il commence à dessiner spontanément des formes circulaires structurées autour d’un centre. Ce n’est qu’ensuite, en étudiant les traditions orientales, qu’il comprend ce qu’il avait tracé sans le savoir.
Le mandala comme symbole du Soi
Jung interprète le mandala comme un symbole du Soi — ce qu’il appelle le centre intégrateur de la personnalité, à la fois conscient et inconscient. Le mandala donne forme à un mouvement intérieur d’unification. Il rassemble ce qui était dispersé, ordonne ce qui était chaotique, centre ce qui était périphérique.
Le mandala dans la pratique thérapeutique
Encouragé par ses propres expériences, Jung invite ses patients à dessiner des mandalas. Les productions obtenues — souvent réalisées dans des moments de tension psychique — révèlent une capacité spontanée d’organisation intérieure. Aujourd’hui, le mandala est l’un des outils les plus utilisés en art-thérapie. Pour aller plus loin, consulter notre article sur le mandala et l’art-thérapie.
L’individuation : un cheminement par la création
Au-delà des techniques, Jung a élaboré une vision globale du développement psychique : l’individuation. Cette notion désigne le processus par lequel une personne devient progressivement elle-même, au sens le plus plein du terme.
Définir l’individuation
L’individuation est le cheminement vers une conscience plus profonde de qui l’on est, dans toutes ses dimensions — y compris celles que la culture, l’éducation ou la peur auraient pu refouler. Ce travail intérieur ne se fait pas en un jour : il s’étend sur l’ensemble de la vie adulte. C’est un long voyage.
Le rôle de la création dans l’individuation
Pour Jung, la création artistique est l’un des grands outils de l’individuation. Dessiner, peindre, écrire, donne une forme à ce qui sinon resterait flottant. Cette matérialisation participe directement au processus d’unification intérieure. Jung encourageait ses patients à dessiner leurs rêves et leurs états émotionnels, considérant ces images comme des voies d’accès au processus d’individuation.
Quelques exercices d’inspiration jungienne
Plusieurs propositions concrètes peuvent vous permettre de découvrir, à votre échelle, les outils que Jung a développés. Aucune ne remplace un accompagnement, mais toutes peuvent enrichir votre rapport à votre propre vie intérieure.
Tracer un mandala personnel
Posez une feuille devant vous, tracez un cercle, puis laissez la main composer ce qui vient à l’intérieur. Ne planifiez rien. Laissez s’organiser un centre, des rayons, des couleurs. Cette pratique régulière révèle souvent des dynamiques intérieures qui passaient inaperçues.
Dessiner un rêve
Au réveil, plutôt que de chercher à raconter votre rêve, essayez de le dessiner — même très simplement. Choisissez une couleur, une forme, une scène centrale. Ce passage par le geste fixe le rêve d’une manière différente de l’écriture seule.
L’apport jungien à l’art-thérapie contemporaine
Une vision symbolique de l’œuvre
L’une des grandes différences entre l’approche freudienne et l’approche jungienne tient au statut donné à l’œuvre. Là où Freud y voit avant tout l’expression d’un conflit intrapsychique, Jung y voit aussi une dimension symbolique et universelle. En art-thérapie, ces deux lectures coexistent et se complètent souvent.
L’analyse symbolique sans réduction
L’apport jungien est fondamental pour l’analyse symbolique des œuvres en art-thérapie. Un patient dessinant un arbre, par exemple, pourrait exprimer inconsciemment un besoin d’enracinement, de croissance ou de connexion à une histoire familiale. Cette lecture ne fige pas l’image dans une signification unique : elle ouvre des possibles.
Le respect du processus créatif
Jung insistait : il faut « laisser agir l’œuvre ». L’art n’est pas un test à interpréter à la volée. Il est un espace où des perceptions, des sensations, des sentiments peuvent émerger à leur propre rythme. Cette posture, patiente et respectueuse, est l’une des marques de l’art-thérapie contemporaine.
Jung et Freud : deux perspectives complémentaires
Plutôt que de les opposer, il est plus juste de considérer Jung et Freud comme deux figures complémentaires, qui offrent à l’art-thérapie des outils différents mais compatibles.
Freud — l’expression du conflit intrapsychique
Freud apporte à l’art-thérapie la compréhension du conflit intrapsychique, des désirs refoulés et de la sublimation. L’œuvre, vue à travers ses concepts, exprime ce que la conscience a écarté. Pour aller plus loin sur ce versant, consulter notre article sur Freud et l’art-thérapie.
Jung — la dimension symbolique et universelle
Jung apporte la dimension symbolique, spirituelle et universelle. L’œuvre, vue à travers ses concepts, ouvre à une expérience collective de l’humain, à des archétypes qui dépassent l’histoire personnelle. En art-thérapie, ces approches permettent de considérer l’œuvre non seulement comme un reflet du monde intérieur du patient, mais aussi comme une passerelle entre le conscient et l’inconscient.
Se former à une art-thérapie consciente de cet héritage
Comprendre Jung est essentiel pour qui souhaite exercer l’art-thérapie avec rigueur. La formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie consacre un module spécifique à la pensée jungienne et à ses applications cliniques. Cette dimension nourrit aussi le parcours des personnes en reconversion vers l’art-thérapie, qui souhaitent s’inscrire dans une lignée riche et exigeante.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Pourquoi Jung est-il considéré comme central pour l’art-thérapie ?
Parce qu’il a placé l’image et le symbole au cœur du travail thérapeutique. Sa technique de l’imagination active, son intérêt pour les mandalas, sa vision symbolique de l’œuvre ont profondément marqué la pratique de l’art-thérapie contemporaine.
- Qu’est-ce qu’un mandala selon Jung ?
Pour Jung, un mandala est un symbole du Soi — c’est-à-dire du centre intégrateur de la personnalité. Tracer spontanément un mandala traduit souvent un mouvement intérieur d’unification, particulièrement précieux dans les périodes de tension ou de réorganisation psychique.
- Quelle est la différence entre Jung et Freud ?
Freud centre la psychanalyse sur le conflit intrapsychique et la sexualité comme moteur central. Jung élargit cette vision avec l’inconscient collectif et les archétypes, et accorde à la dimension symbolique et spirituelle une place fondamentale. Les deux approches ne s’excluent pas en art-thérapie.
- Qu’est-ce que l’imagination active ?
L’imagination active est une technique développée par Jung qui consiste à entrer en dialogue conscient avec les images issues de l’inconscient. Elle peut se faire mentalement, mais Jung l’associait souvent au dessin ou à la peinture, qui matérialisent les images et permettent un travail prolongé.
- Faut-il connaître Jung pour pratiquer l’art-thérapie ?
Une bonne connaissance des principaux concepts jungiens (inconscient collectif, archétypes, individuation, imagination active, mandala) est précieuse pour tout art-thérapeute. Une formation sérieuse comme celle d’Artévie transmet ces fondements sans exiger une formation préalable approfondie en psychanalyse.
- Le Livre Rouge de Jung est-il un livre d’art-thérapie ?
Non, ce n’est pas un livre d’art-thérapie au sens professionnel du terme. C’est un journal personnel richement illustré, dans lequel Jung a consigné ses explorations intérieures pendant une période de bouleversement. Il préfigure cependant nombre de principes que l’art-thérapie reprendra plus tard.