Femme en pleine nature au coucher du soleil

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Land art : créer avec la nature, et pourquoi ça fait du bien

Une spirale de galets au bord d’un torrent. Un cercle de feuilles rousses posé au pied d’un chêne. Une ligne tracée dans l’herbe à force d’y marcher. Le land art, c’est cette idée toute simple — et pourtant révolutionnaire quand elle surgit à la fin des années 1960 : sortir l’art des galeries pour créer directement dans la nature, avec la nature. Des chantiers monumentaux de Robert Smithson aux compositions fragiles d’Andy Goldsworthy, le mouvement a changé notre façon de regarder l’œuvre, le temps et le paysage.

Mais pourquoi ce geste très ancien — empiler des pierres, tresser des branches, dessiner avec des pétales — attire-t-il aujourd’hui autant les ateliers d’art-thérapie, les écoles ou les maisons de retraite ? Qu’est-ce que créer dehors, avec ce que le sol offre, fait réellement à notre psychisme ? C’est ce que nous allons regarder de près, entre histoire de l’art et pratique d’accompagnement.

Le land art, c’est quoi exactement ?

Le land art est un courant artistique né à la fin des années 1960 où l’œuvre se crée avec et dans la nature : pierres, feuilles, sable, branches. Éphémère par essence, il libère de la pression du résultat et, pratiqué en plein air, procure un apaisement propre au contact du vivant.

Le land art désigne un courant artistique né à la fin des années 1960, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Des artistes décident de quitter l’atelier et le marché de l’art pour travailler à ciel ouvert, avec les matériaux du lieu : terre, roches, bois, sable, eau, neige. L’œuvre ne se transporte plus. Elle est le paysage lui-même, modifié, creusé, arpenté. Et elle reste là, exposée au vent, à la pluie, aux marées, jusqu’à s’effacer.

Deux dates servent de repères. En octobre 1968, l’exposition « Earthworks » à la galerie Dwan de New York donne un nom au phénomène. Et en avril 1969, le galeriste allemand Gerry Schum diffuse à la télévision « Land Art », un ensemble de films documentant les gestes de Richard Long, Robert Smithson, Dennis Oppenheim ou Walter De Maria — un ensemble aujourd’hui conservé dans les collections du Centre Pompidou. L’art quittait le musée, mais il entrait dans les foyers par l’écran. Joli paradoxe.

Très vite, deux familles se dessinent. Côté américain, des interventions massives dans les déserts de l’Ouest, à coups d’engins de chantier. Côté britannique, une approche légère, presque silencieuse : marcher, déplacer quelques pierres, laisser une trace discrète. C’est cette seconde veine — prolongée par les œuvres éphémères d’Andy Goldsworthy ou de Nils-Udo — qui inspire aujourd’hui les pratiques pédagogiques et thérapeutiques.

Bonne nouvelle au passage : nul besoin d’un bulldozer ni d’un désert de l’Utah. Une cour, un parc, une plage, un sous-bois suffisent. Le land art est sans doute l’une des formes d’art contemporain les plus accessibles qui soient.

Trois figures pour comprendre le mouvement

Robert Smithson et la Spiral Jetty

En 1970, Robert Smithson fait déplacer près de 6 800 tonnes de terre et de basalte sur la rive du Grand Lac Salé, dans l’Utah. Résultat : une jetée en spirale d’environ 500 mètres de long, qui s’enroule dans une eau rosée par les micro-organismes. La Spiral Jetty a passé des décennies engloutie sous le niveau du lac avant de réapparaître, incrustée de cristaux de sel. Smithson aimait cette idée : l’œuvre appartient au temps, pas au collectionneur.

Richard Long, ou l’art de marcher

En 1967, un étudiant anglais de 22 ans traverse une prairie en marchant, aller-retour, jusqu’à ce que l’herbe couchée dessine une ligne. Il la photographie et l’intitule A Line Made by Walking. Tout Richard Long est là : la marche comme geste sculptural, le corps comme seul outil. Deux ans plus tard, il arpente les landes du Dartmoor sur des kilomètres, en ligne droite, pour le film de Gerry Schum. Marcher devient créer. Cette dimension parle immédiatement à quiconque a déjà senti une marche « remettre les idées en place ».

Andy Goldsworthy, Nils-Udo et l’éphémère

Chez Andy Goldsworthy, des feuilles cousues entre elles par des épines, des arches de glace soudées au souffle, des cairns d’ardoise montés à mains nues. Chez l’Allemand Nils-Udo, des nids géants de branchages où le corps humain vient se lover. Rien ne dure. La photographie reste la seule trace, et c’est voulu. Cette acceptation tranquille de la disparition est précisément ce qui intéresse l’art-thérapie.

Un art éphémère : la leçon du lâcher-prise

Créer une œuvre dont on sait qu’elle ne passera pas la nuit — la marée montera, le vent soufflera, les feuilles sécheront — c’est un renversement complet de notre rapport à la production. On ne crée plus pour garder, pour montrer, pour réussir. On crée pour le geste lui-même. Et c’est exactement la posture que cultive l’art-thérapie : « En art-thérapie ce n’est ni le talent, ni le résultat esthétique de la production qui compte, mais le processus de création en lui-même », comme le formule le polycopié Artévie (Module 0).

Le caractère périssable de l’œuvre travaille des thèmes que les mots abordent difficilement : l’attachement, la perte, l’impermanence. Composer un mandala de pétales puis le regarder se défaire, c’est éprouver — dans un cadre sécurisé et à toute petite échelle — que quelque chose peut finir sans que rien de grave n’arrive. Certains praticiens proposent de photographier la composition avant de partir ; d’autres préfèrent qu’il ne reste rien, sinon le souvenir du moment. Les deux se défendent, et l’art-thérapie contemporaine a précisément intégré cette place de l’éphémère dans ses médiations.

Du coup, le land art désamorce aussi une peur bien connue des ateliers : celle de « rater ». Difficile de rater un assemblage de pommes de pin. Il n’y a ni modèle, ni technique à maîtriser, ni comparaison possible avec « ceux qui savent dessiner ». La nature fournit des matériaux déjà beaux ; il n’y a qu’à composer.

Pourquoi créer dans la nature fait du bien : ce que dit la recherche

Le land art cumule deux leviers dont les effets sont chacun documentés : la pratique artistique et le contact avec la nature. Sur le premier, le rapport publié par l’OMS en 2019, qui synthétise plus de 900 études, conclut que les activités artistiques ont une influence positive mesurable sur la santé mentale et physique, tout au long de la vie. Sur le second, les travaux s’accumulent aussi : une étude du centre Bordeaux Population Health (Inserm / université de Bordeaux) montre par exemple que vivre près d’espaces verts est associé à une détresse psychologique nettement moindre — avec un effet protecteur d’environ 30 % chez les personnes les plus défavorisées.

Alors quand on additionne les deux ? Aucune étude ne mesure spécifiquement « l’effet land art », soyons honnêtes. Mais tout ce qui le compose est favorable : la marche, l’exposition à la lumière naturelle, la manipulation sensorielle de matériaux — le froid lisse d’un galet, l’odeur de l’humus, le craquement des brindilles — et l’attention portée à l’instant. Ce dernier point n’est pas un détail : dans les polycopiés Artévie, le fil rouge commun à tous les médiums est justement d’« être dans l’instant présent » (Module 0). Chercher la bonne pierre, équilibrer une branche, ajuster un dégradé de feuilles : impossible de ruminer en même temps.

C’est ce qui rapproche le land art des pratiques méditatives comme le Zentangle : un geste simple, répété, absorbant, qui occupe les mains et apaise le mental. La différence, c’est le décor. Et le décor compte.

Le land art en séance d’art-thérapie : ce qui se joue vraiment

Précisons d’abord une chose : ramasser des feuilles en forêt, aussi agréable soit-il, ne constitue pas en soi une démarche thérapeutique. Ce qui fait la différence, c’est le cadre — un lieu, une durée, des consignes, un retour verbal — et la présence d’un professionnel formé. Si vous découvrez la discipline, notre article sur ce qu’est l’art-thérapie pose les bases.

Dans ce cadre, le land art active plusieurs des fonctions thérapeutiques enseignées chez Artévie (Module 2). La fonction d’expression, d’abord : composer avec des éléments naturels permet de déposer un vécu sans le dire verbalement. La fonction symbolique, ensuite : un cercle de pierres autour d’une fleur, un chemin de brindilles qui bifurque… les productions parlent en images de ce qui ne trouve pas encore de mots. La fonction de transformation, enfin : défaire, refaire, déplacer, laisser partir — autant de gestes qui rejouent, en petit, des mouvements psychiques bien plus grands.

Le land art dialogue naturellement avec d’autres approches nature. La sylvothérapie et ses bains de forêt misent sur l’immersion contemplative ; le land art y ajoute le geste créateur, la production, et donc la possibilité d’un retour verbal sur ce qui a été fabriqué. Les deux se complètent plus qu’elles ne se concurrencent.

« Je pensais qu’on allait « faire des bouquets », franchement j’y allais à reculons. Et puis je me suis retrouvée à construire une spirale de feuilles de hêtre autour d’une souche, pendant presque une heure, sans penser à rien d’autre. Quand la pluie a tout défait la semaine suivante, ça m’a remuée plus que prévu. On en a reparlé en séance, et j’ai compris que je pouvais laisser filer des choses sans m’effondrer. Je dors un peu mieux depuis, c’est déjà ça. »

Nathalie, 47 ans, ancienne responsable logistique, Besançon

Un atelier land art pas à pas

Concrètement, à quoi ressemble une séance ? En art-thérapie, un exercice cadré s’appelle un dispositif : une durée, un matériel, des consignes, un temps de retour. « Dans le cadre, il y a un ou des dispositifs et des contraintes. C’est par là que quelque chose peut advenir », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2). Voici une trame de dispositif land art, pensée pour un petit groupe de 5 à 7 participants et environ 1 h 30 — le format de groupe restreint que privilégie l’école pour ses ateliers.

  • Marche silencieuse (15 mn) : on entre dans l’atelier comme on entre en forêt, sans parler, en observant ce qui attire l’œil.
  • Collecte (15 mn) : chacun ramasse uniquement ce qui est déjà au sol — feuilles, pierres, écorces, plumes. Rien ne se cueille, rien ne s’arrache.
  • Composition (40 mn) : choisir un emplacement et créer librement, ou selon une consigne symbolique (« ce que je laisse derrière moi », « mon abri »).
  • Tour des œuvres et retour verbal (15 mn) : le groupe circule d’une création à l’autre ; chacun peut dire quelques mots, sans obligation de parole.
  • Clôture : une photographie si le participant le souhaite, puis on laisse l’œuvre au paysage.

Un mot sur le retour verbal : l’art-thérapeute reste dans une lecture symbolique des productions, jamais dans le jugement ni l’interprétation sauvage. On ne décrète pas ce que « veut dire » une spirale de galets. On demande à la personne ce qu’elle y voit, ce qu’elle a traversé en la construisant. La nuance change tout.

Enfants, adolescents, aînés : un médium pour tous les âges

Avec les enfants, le land art rencontre un terrain déjà conquis : ramasser, empiler, construire des cabanes miniatures, c’est leur langage naturel. L’atelier canalise ce jeu spontané vers l’expression : on nourrit l’imaginaire, on manipule des textures, on raconte une histoire avec trois marrons et une écorce. Les écoles s’en emparent d’ailleurs volontiers, du cycle maternelle au collège.

Avec les adolescents, l’extérieur lève un verrou. Pas de face-à-face, pas de feuille blanche scrutée par l’adulte : on marche côte à côte, on construit, et la parole vient — ou pas — pendant que les mains travaillent. Pour des jeunes en repli ou en tension avec le cadre scolaire, cette absence de confrontation directe est précieuse.

Avec les personnes âgées, on adapte : parcours courts, compositions sur table à partir d’une collecte faite dans le jardin de l’établissement, travail assis. Le bénéfice se situe autant dans la sortie elle-même — sentir l’air, toucher le vivant — que dans la création partagée, qui entretient le lien social. Et pour les adultes épuisés par le travail, le trio marche lente, silence, gestes simples agit comme un sas de décompression. Restent quelques précautions de bon sens : météo, terrain praticable, mobilité de chacun, et un repérage préalable du lieu par le praticien.

Envie d’animer des ateliers land art ? Ce qu’il faut savoir

La beauté du land art, c’est sa simplicité apparente. Le piège aussi. Animer un atelier à visée thérapeutique demande bien plus qu’un sécateur et de bonnes chaussures : il faut savoir poser un cadre et le tenir, accueillir ce qui surgit — car une composition d’apparence anodine peut réveiller un deuil ou un souvenir —, accompagner le retour verbal sans interpréter, et connaître ses propres limites pour orienter vers un médecin ou un psychologue quand c’est nécessaire.

Je l’ai vu chez plusieurs élèves : c’est souvent au moment où l’œuvre se défait que l’émotion sort. Encore faut-il être outillé pour la recevoir. Ces compétences — posture, cadre, dispositifs, déontologie — s’acquièrent dans une formation en art-thérapie structurée, mêlant théorie, pratique et supervision. Le land art devient alors un médium parmi d’autres dans la boîte à outils du praticien, au même titre que la peinture, l’argile ou l’écriture.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

FAQ

  • Qui a inventé le land art ?

Aucun inventeur au sens strict, mais une génération d’artistes américains et britanniques de la fin des années 1960 : Robert Smithson, Michael Heizer, Walter De Maria, Dennis Oppenheim côté américain, Richard Long côté anglais. L’exposition « Earthworks » (New York, 1968) et les films « Land Art » de Gerry Schum (1969) ont donné son identité au mouvement.

  • Quelle est l’œuvre de land art la plus célèbre ?

La Spiral Jetty de Robert Smithson (1970), spirale de terre et de basalte d’environ 500 mètres avançant dans le Grand Lac Salé de l’Utah. Longtemps submergée, elle est réapparue avec la baisse du niveau du lac et reste visible aujourd’hui.

  • Quelle différence entre land art et art éphémère ?

Le land art se définit par son matériau et son lieu — la nature — tandis que l’art éphémère se définit par sa durée limitée. Beaucoup d’œuvres de land art sont éphémères (celles d’Andy Goldsworthy, par exemple), mais pas toutes : la Spiral Jetty ou les grands terrassements de Michael Heizer sont conçus pour durer des décennies.

  • Le land art est-il une forme d’art-thérapie ?

Pas en soi. Le land art est un courant artistique ; il devient un médium d’art-thérapie lorsqu’un praticien formé l’inscrit dans un cadre thérapeutique, avec des consignes, un suivi et un retour verbal. C’est le cadre et la relation qui font la thérapie, pas le matériau.

  • Comment faire du land art avec des enfants ?

Choisissez un lieu sûr et délimité, posez une règle simple (on ne ramasse que ce qui est tombé), donnez une consigne ouverte — « construis la maison d’un animal imaginaire » — et prévoyez un temps où chaque enfant présente sa création. Trente à quarante-cinq minutes suffisent pour les plus jeunes.

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