
Photographie thérapeutique : la photo comme médiation
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 9 minutesNous prenons des milliers de photos par an, et nous n’en regardons presque aucune. Pourtant, une seule image — un autoportrait, une photo de famille jaunie, un cliché pris au hasard d’une marche — peut ouvrir en séance ce que des mois de conversation n’avaient pas effleuré. C’est tout le pari de la photographie thérapeutique : faire de l’image photographique un support d’expression, de mémoire et de mise en mots, au service d’un accompagnement.
Précision utile d’entrée de jeu, car la confusion est fréquente : la photographie thérapeutique n’a rien à voir avec la « photothérapie » au sens médical, qui désigne un traitement par la lumière — lampes contre la dépression saisonnière, rayonnement UV en dermatologie, lumière bleue pour la jaunisse du nourrisson. Ici, pas de lampe : des images, un regard, et quelqu’un pour accompagner ce qui en surgit. Alors, comment une photo peut-elle « soigner » ? Et que se passe-t-il concrètement dans un atelier ?
Photographie thérapeutique, photothérapie, photo-art-thérapie : qui est qui ?
La photographie thérapeutique utilise l’image — autoportrait, photolangage, albums de vie — comme support d’expression et de travail sur soi. Elle n’a rien de la photothérapie médicale (traitement par la lumière). Regarder, choisir et créer des images aide à mettre à distance et à raconter ce qui ne se dit pas.
Trois termes circulent, et ils ne recouvrent pas la même chose. La photothérapie médicale, on vient de le dire, traite par la lumière et relève exclusivement du médecin. La photo-art-thérapie désigne l’usage de la photographie comme médium au sein d’une démarche d’art-thérapie conduite par un praticien formé : l’image y tient le rôle que tiennent ailleurs la peinture ou l’argile. La photographie thérapeutique, enfin, est le terme le plus large : il englobe toutes les pratiques photographiques à visée de mieux-être, y compris celles que l’on mène seul, carnet en poche et téléphone à la main.
Cette distinction n’est pas un caprice de vocabulaire. Elle recoupe celle que fait la psychologue canadienne Judy Weiser, pionnière du domaine, entre les techniques utilisées en thérapie par un professionnel et la pratique photographique personnelle, autodirigée, qui fait du bien sans constituer un soin. Les deux existent, les deux ont de la valeur. Mais on ne demande pas la même chose à une marche photographique du dimanche et à un travail sur les albums de famille mené dans un cadre thérapeutique. Si vous découvrez la discipline qui chapeaute tout cela, commencez par notre article sur ce qu’est l’art-thérapie.
D’où vient l’usage thérapeutique de la photographie ?
L’intuition est presque aussi vieille que la photographie elle-même : dès les années 1850, le psychiatre anglais Hugh Welch Diamond photographiait ses patientes, convaincu que l’image pouvait servir l’observation clinique. Mais la structuration du champ est bien plus récente, et la France y a joué un rôle singulier.
En 1965, à Lyon, une équipe de psychologues et de psychosociologues — dont Claire Bélisle et Alain Baptiste — invente le Photolangage : des dossiers de photographies soigneusement choisies, que l’on étale devant un groupe d’adolescents qui peinent à prendre la parole. Chacun choisit l’image qui résonne avec la question posée, puis explique son choix. La photo fait tiers : on ne parle plus de soi frontalement, on parle d’une image — et de soi à travers elle. Dans les années 1980, la psychologue Claudine Vacheret adapte la méthode au champ du soin psychique, où elle est toujours utilisée en groupe, notamment en psychiatrie. De l’autre côté de l’Atlantique, à la même période, Judy Weiser systématise ses « techniques de photothérapie » autour de cinq entrées : les photos prises par la personne, les photos d’elle prises par d’autres, les autoportraits, les albums de famille et les réactions projectives face à n’importe quelle image.
Bref, un demi-siècle de pratique documentée, des publications universitaires, des méthodes déposées : la photographie thérapeutique n’est pas une mode née avec Instagram.
Pourquoi la photo touche là où les mots bloquent
Qu’est-ce qui rend ce petit rectangle de papier si efficace ? D’abord, la distance. Poser une image entre soi et l’autre, c’est pouvoir évoquer un vécu sans se livrer frontalement. L’art-thérapie décrit très bien ce mécanisme : elle offre « un espace précieux : celui de dire sans parler, de dire sans dire « je », et même de dire l’indicible », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). Devant une photographie, on commente, on raconte, on projette. Le « je » arrive plus tard, quand il est prêt.
Ensuite, la photographie est une machine à mémoire. Une odeur de pellicule, un pull des années 1990, un visage disparu : l’image convoque des souvenirs précis, datés, incarnés — un matériau inestimable pour travailler l’histoire de vie, notamment avec les personnes âgées. Elle fixe aussi le présent : se photographier régulièrement, c’est constituer une trace de ses états, de ses lieux, de ses liens, que l’on peut relire et mettre en récit.
Enfin, tout ce travail s’inscrit dans la relation. En art-thérapie, le processus « évolue au cœur de la triangulation patient-thérapeute-production », comme le formule le polycopié Artévie (Module 0) : la personne, le praticien et l’image forment un triangle où chacun regarde, montre, répond. La photo n’est jamais analysée comme une pièce à conviction. Le praticien reste dans une lecture symbolique, sans jugement — on ne décrète pas ce que « signifie » un cadrage penché — et c’est la personne qui, toujours, dit ce que l’image lui fait.
Les grands dispositifs de la photographie thérapeutique
Le photolangage, roi du travail de groupe
Le déroulé est d’une grande sobriété : une question (« qu’est-ce qui vous aide à tenir ? »), un tapis de photographies, un temps de choix silencieux, puis un tour de parole où chacun présente son image. La simplicité est trompeuse : le choix, la présentation et l’écoute des autres mobilisent des processus de symbolisation puissants. La méthode, utilisée de la formation d’adultes à la psychiatrie, reste la porte d’entrée la plus documentée de la médiation photographique.
L’autoportrait, miroir que l’on apprivoise
Se photographier soi-même — en pied, en ombre, en reflet, par fragments — permet de travailler l’image de soi à son rythme. Pour des personnes en rupture avec leur corps (après une maladie, un bouleversement de vie), commencer par photographier sa main ou son ombre portée est parfois le premier pas d’une réconciliation. Rien à voir avec le selfie posté à la chaîne : ici, l’image n’est pas destinée à être montrée, encore moins « likée ».
Les albums de famille recomposés
Rouvrir un album, c’est rouvrir une version officielle de l’histoire familiale — qui figure sur les photos, qui n’y figure jamais, qui sourit, qui se tient à l’écart. En séance, on peut réagencer ces images, les légender, leur répondre par écrit, ou composer un nouvel album qui raconte l’histoire depuis son propre point de vue. Un travail délicat, souvent mené autour du deuil ou des transmissions, et qui gagne à s’articuler avec le journal créatif, où l’image collée dialogue avec l’écriture.
La marche photographique et les images-projets
Sortir marcher avec une consigne — photographier « ce qui résiste », « ce qui commence », « ce qui me ressemble ce matin » — transforme le regard. On ne subit plus la rue, on la lit. Au retour, les images sélectionnées servent de support au retour verbal. Et côté projection dans l’avenir, les photographies découpées ou imprimées alimentent des montages d’intention, cousins du vision board utilisé en début d’accompagnement.
Ce que la photographie thérapeutique change, pour qui
Dans le vocabulaire d’Artévie, chaque médium active des « fonctions thérapeutiques » — les processus psychiques mobilisés par la pratique artistique (Module 2). La photographie en sert particulièrement trois. La fonction d’expression : choisir ou produire une image, c’est déjà déposer quelque chose de soi sans passer par le « je ». La fonction symbolique : la photo met le vécu à distance, le cadre — au sens propre — et le rend regardable. La fonction relationnelle, enfin : montrer une image et être vu à travers elle, notamment en groupe, restaure du lien chez des personnes isolées ou en retrait.
Côté publics, le spectre est large. Les adolescents, natifs de l’image, y trouvent un langage qui ne les infantilise pas. Les personnes âgées travaillent la mémoire et la transmission à partir de leurs propres archives. Les personnes traversant une maladie ou un deuil utilisent l’appareil comme témoin d’un chemin. Et plus largement, le rapport de l’OMS de 2019 sur les arts et la santé — plus de 900 études passées en revue — conforte l’idée que les pratiques artistiques, photographie comprise, soutiennent la santé mentale à tous les âges de la vie. Sans en faire un remède miracle : un support, pas une baguette magique.
« Après mon licenciement, je n’arrivais plus à parler sans pleurer, alors les séances classiques, très peu pour moi. L’art-thérapeute m’a proposé de photographier chaque jour une chose qui tenait debout. Un poteau, un vieux mur, une dame très droite à l’arrêt de bus… Au bout d’un mois, on a étalé mes soixante photos sur la table et j’ai vu que je cherchais partout de la solidité. Ça a été le début d’un vrai travail. Je ne dirais pas que tout est réglé, mais j’ai retrouvé de quoi avancer. »
Céline, 41 ans, ancienne juriste d’entreprise, Angers
Un exercice à tester : l’autoportrait-collage
Voici un dispositif enseigné dans la formation Artévie (Module 3), qui marie photographie et collage en une heure environ. Il illustre bien la manière dont une photo devient matière à création — et non image à réussir.
- Matériel : un portrait photo de soi imprimé (format A4 de préférence), des magazines, ciseaux, colle.
- Consigne : découper dans les magazines des images — objets, animaux, végétaux, matières — et les coller sur et autour de son portrait pour composer son autoportrait tel qu’on se ressent aujourd’hui.
- Durée : environ 1 h, puis un temps de retour verbal : qu’est-ce que je découvre de moi dans cette composition ?
- Variante enfants : composer des personnages hybrides et rigolos, à la manière des « mécacollages » du peintre Erró.
Pourquoi ça fonctionne ? Parce que le collage détourne la frontalité du portrait. On ne se regarde plus en face, on se compose. Les élèves que j’accompagne sont souvent surpris de ce qui apparaît : tel choisit des ailes, tel autre recouvre entièrement son visage — et c’est ce geste-là, précisément, qui ouvre la parole. En pratique personnelle, l’exercice reste agréable et parlant ; en cadre accompagné, il devient un vrai levier de connaissance de soi.
Le smartphone : meilleur allié, vrai piège
Le téléphone a démocratisé la photographie thérapeutique : plus besoin de matériel, tout le monde sait déclencher, et l’image est immédiatement disponible pour être regardée ensemble. Pour un praticien, c’est un outil formidable — à condition de poser des règles. Car le même objet charrie les réflexes inverses de la démarche : rafales, retouches, comparaison sociale, publication compulsive. La photo thérapeutique ralentit là où le flux accélère.
Quelques garde-fous simples font la différence en atelier : un nombre d’images limité (dix photos, pas trois cents), pas de retouche, pas de partage sur les réseaux pendant la durée du travail, et l’impression papier dès que possible — tenir une image dans ses mains n’a pas le même poids que la faire défiler. Là encore, tout est affaire de cadre : en art-thérapie, « le cadre est à la fois un contenant et un garant » (Module 2), et cela vaut pour l’outil numérique comme pour l’atelier de peinture. Ces questions de médiations à l’ère numérique traversent d’ailleurs toute l’art-thérapie contemporaine.
Se former à la médiation photographique
Faut-il être photographe pour utiliser la photo en accompagnement ? Non — pas plus qu’il ne faut être peintre pour proposer de la peinture. Ce qui compte, c’est la capacité à poser un cadre, à choisir le bon dispositif pour la bonne personne, à accueillir ce que l’image fait remonter et à travailler sa propre posture : non-jugement, juste distance, orientation vers un professionnel de santé quand la situation le demande. La technique photographique, elle, s’apprend vite ; la posture d’accompagnement, beaucoup moins.
C’est exactement ce que développe une formation au métier d’art-thérapeute : les fondements théoriques, la pratique des médiations — plastiques, écrites, photographiques —, le travail sur soi et la supervision. La photographie y prend sa place dans une palette plus large, que chaque praticien ajuste ensuite à ses publics : cabinet, institution, ateliers de groupe.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Quelle différence entre photothérapie et photographie thérapeutique ?
La photothérapie est un traitement médical par la lumière (dépression saisonnière, dermatologie, jaunisse du nourrisson), prescrit par un médecin. La photographie thérapeutique utilise des images photographiques comme support d’expression et de parole dans une démarche d’accompagnement. Seul le nom se ressemble.
- Qu’est-ce que le photolangage ?
Une méthode française créée à Lyon en 1965 : face à une question posée au groupe, chaque participant choisit une photographie parmi un dossier d’images, puis explique son choix. La photo sert de médiation pour prendre la parole. Adaptée au champ du soin par Claudine Vacheret dans les années 1980, elle est utilisée en psychiatrie, en formation et en travail social.
- Faut-il savoir photographier pour participer à un atelier ?
Non. Aucune compétence technique n’est requise : un téléphone suffit, et beaucoup de dispositifs — photolangage en tête — travaillent à partir d’images existantes, sans prise de vue du tout. Ce qui compte est le processus, jamais la qualité esthétique de l’image.
- La photographie thérapeutique peut-elle se pratiquer seule ?
Oui, sous forme de pratique personnelle : marches photographiques à consigne, autoportraits réguliers, tri commenté de ses archives. C’est apaisant et parlant. Mais dès qu’il s’agit de traverser un deuil, un traumatisme ou une souffrance installée, mieux vaut être accompagné par un praticien formé, en complément d’un suivi médical si nécessaire.
- Que fait-on des photos de famille en séance ?
On les regarde, on les raconte, on les réagence : qui est présent, qui manque, quelle histoire l’album officiel raconte-t-il ? La personne peut légender les images, leur écrire, ou composer un album alternatif. Le praticien n’interprète jamais les photos à la place de la personne ; il accompagne ce qu’elle y découvre.