Psychogénéalogie : définition, méthode et regards croisés
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 7 minutesUn prénom qui revient de génération en génération. Un métier abandonné qui ressurgit trois générations plus tard. Une date d’accident qui coïncide, à un an près, avec celle d’un aïeul. Ces troublantes répétitions familiales sont le terrain de la psychogénéalogie, une approche qui propose de relire notre histoire à la lumière de celle de nos ancêtres. Séduisante, populaire, elle intrigue autant qu’elle divise.
Alors, de quoi parle-t-on exactement ? Que dit-elle, comment se pratique-t-elle, et surtout : que vaut-elle vraiment ? Cet article pose les définitions, décrit la méthode, et regarde ce qu’en pensent les scientifiques — sans complaisance ni procès. Nous verrons aussi pourquoi la psychogénéalogie croise parfois le chemin des pratiques créatives, et ce que l’art-thérapie en retient, à sa manière.
Qu’est-ce que la psychogénéalogie ?
La psychogénéalogie postule que des événements non résolus de nos ancêtres (secrets, deuils, loyautés) influenceraient notre vie. C’est une approche exploratoire, non validée scientifiquement, à distinguer d’une thérapie prouvée. Abordée avec prudence — via l’arbre ou l’écriture — elle peut ouvrir une réflexion sur son histoire familiale, sans y chercher d’explication toute faite.
La psychogénéalogie est une approche née dans les années 1980, popularisée en France par la psychologue Anne Ancelin Schützenberger. Son idée centrale : nos difficultés — symptômes, blocages, répétitions — ne s’expliqueraient pas seulement par notre histoire personnelle, mais aussi par celle de nos ascendants. Deuils non faits, secrets enfouis, injustices tues : tout cela se transmettrait, à notre insu, à travers les générations.
Le postulat s’appuie sur des notions comme la « loyauté invisible », empruntée au psychiatre Ivan Boszormenyi-Nagy. Selon cette lecture, nous resterions inconsciemment fidèles à nos aïeux, quitte à reproduire leurs schémas ou à porter leurs charges. L’outil emblématique de la démarche est le génosociogramme : un arbre généalogique enrichi, où l’on note non seulement les liens de parenté, mais aussi les événements marquants, les non-dits, les liens affectifs, les dates. On cherche des motifs, des échos, des coïncidences.
Il faut le dire d’emblée : la psychogénéalogie n’est pas une profession réglementée, ni une discipline reconnue par les autorités de santé. C’est un ensemble de pratiques hétérogènes, portées par des praticiens aux formations très variables. Cette absence de cadre appelle à la prudence, comme nous le verrons plus loin.
Les grands concepts : loyautés, secrets, syndrome anniversaire
Trois notions reviennent sans cesse dans la littérature de la psychogénéalogie. Elles méritent d’être posées clairement, car elles font toute la séduction — et toute la fragilité — de l’approche.
Le secret de famille d’abord : une naissance cachée, une faillite honteuse, un enfant mort-né dont on ne parle jamais. L’idée est que ce qui est tu ne disparaît pas, mais se transmet sous forme d’angoisse diffuse, d’interdits obscurs, chez les descendants. La loyauté invisible ensuite : nous ferions inconsciemment le choix de « rester fidèles » à la famille, parfois au prix de notre propre épanouissement. Enfin, le syndrome anniversaire : la répétition, à des âges ou des dates similaires, d’événements douloureux d’une génération à l’autre.
Ces concepts parlent à tout le monde, parce que chaque famille recèle ses zones d’ombre. Qui n’a jamais remarqué une étrange coïncidence de dates ou un prénom qui semble « porter » quelque chose ? C’est précisément là que la vigilance s’impose : notre cerveau adore repérer des motifs, même là où il n’y a que du hasard.
Il faut aussi distinguer la psychogénéalogie de la généalogie tout court. Reconstituer son arbre, retrouver la trace d’un arrière-grand-père, comprendre d’où l’on vient : cette démarche patrimoniale est passionnante et parfaitement légitime. Elle devient psychogénéalogie quand on prétend en tirer l’explication de nos troubles actuels. C’est ce saut interprétatif, et lui seul, qui pose problème.
Le génosociogramme, cœur de la méthode
Concrètement, une démarche de psychogénéalogie commence souvent par la construction de ce grand arbre commenté. On y inscrit les naissances, les mariages, les décès, mais aussi les métiers, les migrations, les ruptures, les silences. Le praticien invite la personne à raconter, à se souvenir, à interroger ses proches. Peu à peu, une carte de la famille se dessine — et, avec elle, des hypothèses sur ce qui se rejoue aujourd’hui. Cette approche par le récit familial rappelle, par certains aspects, la thérapie familiale, même si les cadres et les preuves qui les soutiennent diffèrent nettement.
Comment se déroule une démarche
Il n’existe pas de protocole unique, chaque praticien ayant sa manière de travailler. On retrouve toutefois des étapes récurrentes. La personne vient généralement avec une question : une difficulté qui se répète, un sentiment de « ne pas être à sa place », un blocage dont elle ne trouve pas la source dans sa propre biographie.
- Un temps d’enquête, où l’on recueille les informations familiales et où l’on construit le génosociogramme.
- Un temps d’exploration, où l’on cherche des liens entre l’histoire des ancêtres et le vécu présent.
- Un temps de mise en sens, où la personne s’approprie une lecture de son histoire, parfois par la parole, parfois par des supports symboliques ou créatifs.
Certains praticiens ajoutent des mises en scène, des lettres adressées à un aïeul, des rituels symboliques. L’objectif affiché est de « dénouer » une transmission pesante, de rendre à chaque génération ce qui lui appartient, et de se sentir plus libre. Cette recherche d’apaisement recoupe des démarches comme celle de guérir son enfant intérieur, où l’on revisite son histoire pour s’en libérer.
Que vaut la psychogénéalogie ? Le regard critique
Venons-en au point délicat, celui qu’on ne peut pas esquiver. La psychogénéalogie n’est pas validée scientifiquement. Ce n’est pas une opinion : c’est le constat que dressent les travaux qui l’ont examinée avec les outils de la méthode scientifique. Le syndrome anniversaire, par exemple, repose sur des coïncidences que la simple probabilité suffit à expliquer : sur des dizaines d’ancêtres et des centaines de dates, quelques recoupements finissent forcément par apparaître.
Un ouvrage de référence, Les illusions de la psychogénéalogie de Nicolas Gaillard, passe la discipline au crible. Il montre que les rares études invoquées présentent d’importantes faiblesses méthodologiques et n’ont jamais été reproduites. Plus préoccupant : certaines pratiques exposent à des risques réels, comme l’induction de faux souvenirs — croire dur comme fer à un événement familial qui n’a jamais eu lieu — ou des dérives d’emprise. Quand une personne se persuade que sa souffrance vient d’un secret d’ancêtre, elle peut détourner son attention de causes bien réelles et actuelles.
Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Pas nécessairement. Beaucoup de personnes témoignent d’un mieux-être après avoir travaillé sur leur histoire familiale. Mais ce bénéfice tient sans doute moins aux « loyautés invisibles » qu’au fait de mettre des mots, de se raconter, d’être écouté. C’est un effet bien connu, et précieux — à condition de ne pas le confondre avec une explication démontrée. La transmission entre générations existe, elle : elle passe par l’éducation, les récits, les comportements observés, parfois par des mécanismes biologiques encore à l’étude. Mais cela n’a rien à voir avec l’idée d’un passé qui « reviendrait » de façon quasi magique.
Psychogénéalogie et pratiques créatives : le pont
Pourquoi parler de psychogénéalogie sur un blog dédié à l’art-thérapie ? Parce que les deux se rencontrent souvent autour d’une même intuition : notre histoire familiale nous habite, et il peut être libérateur de la mettre en forme. Là où la psychogénéalogie propose une théorie explicative, l’art-thérapie choisit une voie plus modeste et, à mon sens, plus sûre : elle ne cherche pas à démontrer d’où vient le mal, mais à offrir un espace pour l’exprimer.
Le corpus des polycopiés Artévie décrit une « fonction symbolique » : la création permet de « transformer des vécus bruts en images symboliques », de « mettre la souffrance à distance » et de mieux l’intégrer (Module 2). Travailler son histoire familiale par le collage, le dessin ou l’écriture ne prétend rien prouver ; cela donne une forme à ce qui pèse. Et cette mise en forme, elle, a des effets bien documentés. La formulation du poly Artévie est juste : l’art-thérapie « offre un espace précieux : celui de dire sans parler, de dire sans dire « je », et même de dire l’indicible » (Module 1).
L’arbre, justement, est un symbole récurrent en atelier. Les modules Artévie rappellent que les symboles des productions — l’arbre comme enracinement, le labyrinthe comme passage — se lisent « en lien avec l’histoire de vie » de la personne, jamais de façon rigide ni prédictive. C’est une différence de posture essentielle : on n’impose pas une interprétation, on accompagne ce qui émerge. Cette approche par le récit et l’image rejoint la thérapie narrative, qui invite à réécrire son histoire plutôt qu’à en subir une version figée.
Ce travail sur la trace et la transmission par la création est d’ailleurs au cœur de ce que l’on apprend à se former à l’art-thérapie chez Artévie. Non pour devenir psychogénéalogiste — ce n’est pas notre métier — mais pour accompagner, avec méthode et déontologie, ce que chacun dépose de son histoire.
Un exercice d’écriture autour de l’histoire familiale
Voici une proposition inspirée des dispositifs d’écriture enseignés à Artévie. Les polycopiés rappellent qu’« écrire, c’est laisser une trace de ce qui nous traverse : une pensée, une émotion, un souvenir » (Module 4). Cet exercice ne vise pas à « décoder » votre lignée, mais à explorer ce qu’elle évoque en vous. Comptez une trentaine de minutes.
- Choisissez un aïeul que vous n’avez pas ou peu connu, et dont l’histoire vous intrigue.
- Écrivez-lui une courte lettre, à la main. Dites-lui ce que vous auriez aimé savoir, lui demander, lui offrir. Laissez venir sans vous corriger.
- Sur une autre feuille, dessinez ou collez librement ce que cette figure évoque : une couleur, un objet, un paysage. Sans souci d’exactitude.
- Relisez, regardez. Notez une seule phrase : ce que cet exercice vous a fait ressentir, ici et maintenant.
Le but n’est pas de trouver une « vérité » sur votre famille. C’est d’observer ce qui bouge en vous quand vous donnez une forme à ces liens. La création éclaire le présent bien plus qu’elle ne dévoile le passé.
« Ce qui m’a fait du bien, ce n’est pas de trouver un coupable dans mon arbre. C’est d’avoir enfin écrit à ma grand-mère, que je n’ai pas connue. J’ai pleuré, puis j’ai posé mon crayon plus légère. Je ne crois pas trop aux histoires de malédictions familiales, mais mettre tout ça sur le papier, ça m’a aidée à avancer. »
Sabine, 52 ans, ancienne aide-soignante, Clermont-Ferrand
Note : La psychogénéalogie n’est pas une pratique médicale reconnue et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé. En cas de souffrance psychique, adressez-vous en priorité à votre médecin ou à un psychologue.
FAQ : vos questions sur la psychogénéalogie
- La psychogénéalogie est-elle une thérapie reconnue ?
Non. Ce n’est ni une profession réglementée, ni une approche validée par les autorités de santé. Les praticiens ont des formations très variables et il n’existe pas de cadre officiel. C’est une raison de choisir avec prudence à qui l’on s’adresse.
- Le syndrome anniversaire existe-t-il vraiment ?
Il n’a pas de fondement scientifique établi. Les coïncidences de dates entre générations s’expliquent largement par le hasard : avec de nombreux ancêtres et de nombreuses dates, des recoupements finissent statistiquement par apparaître. Cela ne prouve pas de transmission mystérieuse.
- Pourquoi tant de gens s’y reconnaissent-ils ?
Parce que travailler sur son histoire familiale, mettre des mots, être écouté procure souvent un vrai soulagement. Ce bénéfice est réel, mais il tient à la mise en récit et à la relation, pas nécessairement aux théories avancées par la psychogénéalogie.
- Quels sont les risques ?
Le principal est l’induction de faux souvenirs et la construction d’explications qui détournent des vraies causes d’une souffrance. Certaines dérives d’emprise ont aussi été signalées. D’où l’importance de rester lucide et de conserver un suivi médical ou psychologique si nécessaire.
- L’art-thérapie fait-elle de la psychogénéalogie ?
Non. L’art-thérapie peut accompagner un travail sur l’histoire familiale par la création, mais elle ne prétend pas décoder les transmissions ni établir des causes. Elle offre un espace d’expression symbolique, dans un cadre déontologique précis, sans interpréter à la place de la personne.
Pour aller plus loin
- Les illusions de la psychogénéalogie (analyse critique) — Afis Science, Association française pour l’information scientifique
- Les illusions de la psychogénéalogie, Nicolas Gaillard — Mardaga, Cairn.info