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Thérapie narrative et écriture en art-thérapie : réécrire son histoire pour mieux la traverser

La thérapie narrative repose sur une intuition qui a fait ses preuves : nous ne sommes pas seulement les événements que nous avons vécus, nous sommes aussi le récit que nous en faisons. Changer ce récit, c’est ouvrir un autre rapport à soi. Cette approche entre en résonance directe avec l’écriture thérapeutique pratiquée en art-thérapie. Voici comment ces deux démarches se complètent — et ce qu’elles peuvent vous apporter.

Qu’est-ce que la thérapie narrative ?

La thérapie narrative est une approche développée dans les années 1980 par les thérapeutes australiens Michael White et néo-zélandais David Epston. Leur ouvrage Narrative Means to Therapeutic Ends (1990) en pose les bases. L’idée centrale : les difficultés psychiques ne sont pas l’expression d’une pathologie interne au sujet, mais le résultat d’un récit dominant qui a fini par enfermer la personne dans une identité figée.

L’hypothèse narrative

Selon White et Epston, nous donnons sens à notre vie en la racontant. Or certains récits — souvent imposés par la culture, la famille, l’histoire personnelle — deviennent écrasants. « Je suis un anxieux ». « Je n’y arrive jamais ». « Je ne mérite pas ». Ces phrases ne sont pas des vérités : ce sont des récits parmi d’autres possibles. La thérapie narrative consiste à élargir le champ des récits accessibles.

Externaliser le problème

L’une des techniques fondatrices de l’approche est l’externalisation. Au lieu de dire « je suis anxieux », on apprend à dire « l’anxiété me visite ». Le problème n’est plus une caractéristique du sujet : c’est une force extérieure avec laquelle on entre en relation. Cette distinction simple change radicalement la marge de manœuvre.

Les origines et fondements théoriques

Michael White et David Epston : deux fondateurs

Michael White (1948-2008), travailleur social et thérapeute australien, et David Epston, anthropologue et thérapeute néo-zélandais, se rencontrent dans les années 1970. Ensemble, ils élaborent une approche radicalement différente des thérapies de leur époque, encore marquées par la psychanalyse ou les thérapies systémiques classiques. Leur centre de gravité : le langage et le récit comme vecteurs du changement.

L’influence de Michel Foucault et du tournant linguistique

La thérapie narrative s’inscrit dans le sillage du tournant linguistique des sciences humaines. Michael White cite explicitement Michel Foucault, dont les travaux sur les discours dominants ont profondément marqué sa pensée. L’idée que le pouvoir s’exerce à travers les histoires que la société nous raconte sur nous-mêmes est centrale dans cette approche.

Une thérapie qui se veut respectueuse

L’approche narrative se distingue par un respect particulier de la personne accompagnée. Le thérapeute ne se pose jamais en expert qui détiendrait la vérité sur le sujet. Il accompagne, questionne, fait émerger — il n’interprète pas. Cette posture entre en résonance étroite avec celle de l’art-thérapeute, qui n’interprète pas non plus l’œuvre du participant.

Les techniques narratives expliquées plus en détail

Les questions narratives

L’une des particularités de cette approche réside dans le questionnement. Plutôt que de poser des questions fermées, le thérapeute déploie des questions qui ouvrent de nouvelles perspectives : « Quand l’anxiété est-elle moins présente dans votre vie ? », « Qu’est-ce que cela révèle de ce qui compte pour vous ? », « Si l’on demandait à votre meilleur ami de raconter cet épisode, que dirait-il ? ». Ces questions ne cherchent pas une réponse rapide : elles invitent à un déplacement intérieur.

Les documents thérapeutiques

Une autre signature de la thérapie narrative est la production de documents qui consignent les avancées du travail : lettres écrites par le thérapeute au participant, certificats symboliques marquant un dépassement, listes de valeurs identifiées en séance. Ces documents matérialisent ce qui pourrait sinon s’évanouir entre deux séances. Ils constituent un pont concret entre la conversation thérapeutique et la vie quotidienne.

L’écriture comme outil thérapeutique

Comme le rappelle le manuel Artévie consacré à la médiation écriture, « l’écriture thérapeutique est une forme d’art accessible à tous, qui permet de se relier à soi-même, de traduire l’indicible, et de métaboliser des vécus complexes ». Elle s’inscrit pleinement dans le champ de l’art-thérapie, même si elle est parfois perçue comme secondaire face aux médiums plastiques ou visuels.

Trois fonctions thérapeutiques de l’écriture

Le manuel d’Artévie identifie trois grandes fonctions à l’écriture en art-thérapie. La première est d’exprimer ce qui ne peut être dit autrement : la page accueille ce que la voix retient. La deuxième est de clarifier le vécu intérieur : écrire met de l’ordre dans la confusion émotionnelle. La troisième est la plus proche de la thérapie narrative : réécrire son histoire, comme levier de transformation.

L’écriture cathartique

L’écriture a une fonction cathartique reconnue : elle permet de revivre des souvenirs douloureux tout en leur offrant une distance symbolique. Plusieurs études — dont celles de James Pennebaker dans les années 1980 — ont documenté l’effet bénéfique d’une écriture régulière de vingt minutes par jour pendant quatre jours sur l’état psychique et même immunitaire des participants.

Réécrire son histoire : un levier de transformation

Reprendre la plume sur sa propre vie

Tant qu’une histoire personnelle est subie, elle ne peut pas être habitée. La réécriture consiste à reprendre la plume — littéralement — sur des épisodes qui pèsent encore. Pas pour les nier, ni pour les enjoliver, mais pour leur donner une place dans un récit plus large, plus nuancé, plus vivant.

Identifier les exceptions

La thérapie narrative invite à repérer les moments où le récit dominant n’a pas fonctionné — ce que White appelle les « unique outcomes ». Une fois où vous avez résisté à l’anxiété. Une fois où vous avez su dire non. Une fois où vous avez accompli ce que vous croyiez impossible. Ces exceptions, mises bout à bout, dessinent un récit alternatif possible.

Composer un récit alternatif

Le travail consiste alors à élaborer ce nouveau récit, en y intégrant les exceptions, les valeurs auxquelles vous tenez, les figures qui vous ont soutenu. Ce récit n’est pas un mensonge optimiste : c’est une autre lecture, tout aussi vraie, mais qui ouvre des possibles. L’écriture, dans ce travail, est un outil central.

Comment associer thérapie narrative et écriture en art-thérapie

Plusieurs dispositifs concrets permettent d’articuler les deux approches. En voici quelques-uns, parmi les plus documentés.

La lettre que l’on n’enverra pas

Vous écrivez une lettre à une personne — vivante ou disparue — sans intention de l’envoyer. La lettre est un espace où vous pouvez dire ce qui n’a pas été dit, formuler des reproches ou des reconnaissances. L’acte d’écrire suffit. L’envoi n’est pas l’objectif. Ce dispositif est largement utilisé en thérapie narrative pour réorganiser une relation intérieure.

Le récit en troisième personne

Vous racontez un épisode de votre vie en parlant de vous comme d’un personnage. « Elle entra dans la pièce. Elle ne savait pas encore que… ». Ce déplacement narratif change tout : vous voyez la scène depuis l’extérieur, ce qui rend possibles des nuances et des compréhensions qui échappent au récit en « je ».

Le journal narratif

Tenir un journal — quelques lignes par jour — devient un outil narratif quand vous y notez non pas les événements bruts, mais les récits que vous vous faites de ces événements. Au fil des semaines, vous repérez les tournures de phrases qui se répètent, les histoires que vous vous racontez en boucle. C’est une matière précieuse pour le travail thérapeutique.

Pour qui cette approche est-elle particulièrement adaptée ?

Personnes en transition de vie

Séparation, deuil, perte d’emploi, reconversion : toute transition majeure demande de remettre du récit là où l’ancien ne tient plus. La thérapie narrative et l’écriture thérapeutique sont alors particulièrement pertinentes. Elles soutiennent l’élaboration d’un nouveau chapitre.

Personnes traumatisées

Pour les personnes ayant traversé un événement traumatique, l’écriture peut offrir un cadre plus accessible que la parole orale, parfois trop directe. Elle ralentit, elle structure, elle permet de revenir sur ce qui a été écrit. Elle ne remplace pas un accompagnement spécialisé, mais le complète utilement.

Personnes en reconversion vers les métiers du soin

Ce travail est aussi précieux pour qui se prépare à exercer un métier d’accompagnement. Une reconversion vers l’art-thérapie demande de revisiter sa propre histoire, ses motivations, ses points aveugles. L’écriture narrative est un outil discret et puissant pour ce travail préalable.

Les limites et précautions

L’écriture narrative ne convient pas à tous les moments. Lorsqu’une personne est en crise aiguë, écrire peut amplifier le ressassement plutôt que l’apaiser. C’est pourquoi l’encadrement par un professionnel formé reste essentiel quand le sujet est lourd. Un thérapeute aguerri sait à quel moment ralentir, suspendre l’écriture pour revenir à une respiration ou à un dessin, et à quel moment au contraire inviter à pousser plus loin l’élaboration. Cette finesse d’ajustement ne s’improvise pas et constitue le cœur du métier.

De même, la réécriture ne consiste jamais à effacer la réalité. Une histoire douloureuse reste douloureuse. Ce qui change, c’est la place qu’elle occupe dans la vie psychique et la marge de manœuvre que vous retrouvez.

Se former à l’écriture en art-thérapie

L’écriture occupe une place importante dans la formation en art-thérapie en présentiel d’Artévie. Un module entier — le Niveau 4 — y est consacré, avec un ensemble de jeux d’écriture, de protocoles d’atelier et de fondements théoriques. Cette formation s’adresse aussi bien aux praticiens qui souhaitent intégrer cette médiation à leur pratique qu’aux personnes en reconversion. Articuler thérapie narrative et art-thérapie demande des compétences spécifiques qui se construisent dans le temps long d’un parcours structuré.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

FAQ

  • Quelle différence entre thérapie narrative et écriture thérapeutique ?

La thérapie narrative est une approche clinique développée par White et Epston, qui s’appuie sur le récit oral autant que sur l’écrit. L’écriture thérapeutique est l’usage de l’écriture comme médiation créative et expressive. Les deux se rencontrent souvent, mais ne sont pas identiques.

  • Faut-il aimer écrire pour bénéficier de cette approche ?

Non. L’écriture thérapeutique ne demande aucune compétence littéraire, aucune orthographe parfaite, aucune ambition stylistique. Elle ne demande que d’oser tracer des mots sans les juger. Beaucoup de personnes qui « n’écrivent jamais » découvrent, en atelier, qu’elles ont des choses à poser sur le papier.

  • Combien de temps faut-il pour voir des effets ?

Les protocoles brefs — quatre séances d’écriture de vingt minutes étalées sur deux semaines — produisent souvent des effets sensibles sur l’état émotionnel. Pour un travail narratif plus profond, comptez plutôt plusieurs mois d’accompagnement régulier.

  • Peut-on faire de la thérapie narrative seul ?

Vous pouvez tout à fait pratiquer l’écriture personnelle seul, à partir d’un journal ou d’exercices guidés. Pour un véritable travail de thérapie narrative — qui suppose de questionner les récits dominants — l’accompagnement par un professionnel formé fait toute la différence. Le miroir d’un autre est précieux.

  • L’écriture narrative est-elle adaptée à des publics ne maîtrisant pas bien le français ?

Oui, à condition d’adapter le cadre. L’écriture peut se faire dans la langue maternelle, ou par des dispositifs mixtes mêlant dessin, collage et mots. Ce qui compte, c’est l’acte d’extérioriser un récit — pas la perfection linguistique.

  • Cette approche est-elle reconnue par la recherche ?

L’efficacité de l’écriture thérapeutique est documentée par de nombreux travaux scientifiques, notamment ceux de James Pennebaker. La thérapie narrative, plus large, fait également l’objet d’études en psychologie clinique. Les deux approches sont aujourd’hui intégrées dans de nombreux dispositifs d’accompagnement, en milieu hospitalier comme en cabinet libéral, pour des publics variés.

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