Écriture d'un conte lors d'un atelier thérapeutique

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Le conte thérapeutique : soigner par les histoires

« Il était une fois… » Quatre mots, et quelque chose se produit. L’attention se pose, le corps se cale dans le fauteuil, l’imaginaire prend le relais. Le conte thérapeutique s’appuie sur ce réflexe très ancien pour accompagner ce qui fait mal : une peur qui envahit tout, un deuil qui ne passe pas, une colère qu’on ne s’explique pas. Mais comment une histoire inventée peut-elle agir sur une souffrance bien réelle ?

C’est la question que se posent beaucoup de parents, de soignants et de futurs praticiens. La réponse tient en un mot : le détour. Le conte ne parle jamais directement de la personne qui l’écoute — et c’est précisément pour cette raison qu’il la touche. Dans cet univers de forêts, de renards et de royaumes lointains, chacun dépose ce qu’il ne pourrait pas dire en face. Voyons comment cela fonctionne, avec les enfants comme avec les adultes, et comment le conte thérapeutique s’inscrit dans une démarche d’art-thérapie sérieuse.

Un conte thérapeutique, c’est quoi au juste ?

Le conte thérapeutique soigne par le récit : à travers des personnages et une trame symbolique, il permet de mettre à distance une difficulté et d’entrevoir un chemin. Écouter ou inventer une histoire mobilise l’imaginaire comme espace de transformation. Il s’utilise avec les enfants comme avec les adultes.

Un conte thérapeutique est un récit symbolique — choisi dans le répertoire traditionnel ou écrit sur mesure — dont la trame fait écho à la difficulté que traverse une personne, sans jamais la nommer frontalement. L’enfant qui panique à l’idée d’aller dormir chez un copain n’entendra pas une leçon sur l’autonomie. Il entendra l’histoire d’un ourson qui passe sa première nuit hors de la tanière. Rien de plus. Et c’est là toute la finesse du procédé.

Ce qui distingue le conte thérapeutique de l’histoire du soir, ce n’est pas le texte lui-même. C’est l’intention, le moment choisi et ce qu’on en fait ensuite. Le récit est construit pour ouvrir une porte, pas pour distraire. Tout y repose sur la métaphore : la peur devient une ombre qui grandit, la confiance un caillou qu’on garde dans la poche, le chagrin une lanterne éteinte qu’il faudra rallumer autrement.

Le procédé n’a rien d’une mode. Le psychologue Bernard Chouvier, dans La médiation thérapeutique par les contes, décrit le conte comme un langage à même de contenir « les terreurs inhérentes à la vie psychique », chez l’enfant comme chez l’adulte. Et bien avant lui, les traditions orales du monde entier utilisaient déjà les récits pour transmettre, consoler, initier. Les personnages types qui les peuplent — le héros démuni, la vieille femme qui sait, la forêt qu’on doit traverser — parlent à tout le monde, partout. En atelier, ces figures sont toujours lues en lien avec l’histoire de vie de la personne, jamais comme un dictionnaire de symboles à appliquer mécaniquement.

Pourquoi une histoire peut aider : les mécanismes à l’œuvre

Premier mécanisme : la mise à distance. En art-thérapie, on parle de fonction symbolique — la capacité de la création à transformer un vécu brut en image, pour pouvoir le regarder sans en être submergé. La souffrance posée sur un personnage devient observable, manipulable, transformable. Elle cesse d’être « moi » pour devenir « lui ». Ce déplacement change tout.

Les polycopiés de l’école résument cette promesse d’une formule que je trouve très juste : l’art-thérapie offre l’espace « de dire sans parler, de dire sans dire « je », et même de dire l’indicible », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). Le conte est peut-être l’outil qui incarne le mieux cette phrase. Personne ne demande à l’enfant s’il a peur du divorce de ses parents. On lui raconte deux oiseaux qui construisent chacun leur nid, et on le laisse réagir. Ou pas.

L’identification au héros

Deuxième mécanisme : l’identification. Le héros du conte ressemble à la personne — mais pas trop. Assez pour qu’elle se reconnaisse, pas assez pour qu’elle se sente démasquée. Quand le petit hérisson trouve enfin comment jouer avec les autres sans les piquer, quelque chose se réorganise chez l’enfant colérique qui écoute. Il ne le formule pas. Son psychisme, lui, enregistre qu’un chemin existe. La fin du conte n’est pas une morale : c’est une possibilité déposée là, disponible le jour où elle deviendra utile.

Troisième mécanisme, souvent négligé : la sécurité du rituel. Le « il était une fois » et le « ils vécurent » encadrent le récit comme deux bornes rassurantes. Quoi qu’il arrive entre les deux — loups, tempêtes, abandons —, on sait que l’histoire a un début et une fin. Cette structure contenante rejoint ce que l’art-thérapie appelle la fonction de contenance : un espace suffisamment sûr pour explorer des ressentis qui, ailleurs, déborderaient.

Les grandes trames du conte thérapeutique

Un conte thérapeutique efficace suit presque toujours la même ossature. Un héros auquel on peut s’identifier. Une épreuve qui fait écho à la difficulté réelle, transposée dans un autre univers. Des alliés ou des ressources découverts en chemin. Une transformation. Et une fin ouverte, réparatrice sans être miraculeuse. Concrètement, voici quelques trames que l’on croise souvent en atelier :

  • La colère : le petit dragon qui brûle tout ce qu’il aime dès qu’il ouvre la bouche, et qui apprend à souffler sur des braises pour cuire le pain du village.
  • La séparation : la rivière détournée de son lit, qui découvre qu’elle irrigue désormais deux vallées au lieu d’une.
  • Le deuil : la lanterne du phare qui s’éteint, et le gardien qui apprend à guider les bateaux avec un feu différent, plus petit, mais à lui.
  • La timidité : l’oiseau qui n’osait plus chanter depuis qu’on s’était moqué de sa voix, et qui découvre que son chant fait pousser certaines fleurs.

Vous remarquerez un point commun : aucune de ces fins n’annule l’épreuve. Le dragon reste un dragon, la rivière ne retrouve pas son ancien lit. Le conte thérapeutique ne promet pas le retour en arrière — il raconte une reconstruction. C’est exactement la philosophie de l’art-thérapie, qui ne vise pas à ramener la personne à un état antérieur, mais à l’aider à se reconstruire autrement.

Avec les enfants : le terrain naturel du conte

Chez l’enfant, le cerveau émotionnel domine encore largement le cerveau rationnel. Lui expliquer sa peur ne sert pas à grand-chose ; lui donner une image pour la contenir, si. C’est pourquoi le conte est le point d’entrée le plus naturel du travail thérapeutique avec les 4-10 ans. Les séances sont courtes — 30 minutes à 1 heure, c’est la fourchette enseignée pour ce public —, et le récit n’y est presque jamais seul : il s’accompagne d’un prolongement créatif.

Concrètement, après l’écoute, l’enfant dessine la scène qui l’a marqué, modèle le personnage en pâte à modeler, ou rejoue un passage. Ce prolongement n’est pas décoratif : c’est là que l’enfant s’approprie l’histoire, qu’il la tord, la complète, lui invente d’autres fins. Un petit garçon suivi pour des terreurs nocturnes peut redessiner dix fois le monstre du conte — et le réduire, séance après séance, à la taille d’une souris. Le praticien n’interprète pas à voix haute. Il observe, accueille, et ajuste le récit suivant.

Le conte ouvre aussi sur d’autres médiations. Fabriquer le héros en tissu ou en papier mâché, puis le faire parler, c’est déjà entrer dans la marionnette en thérapie — un prolongement très puissant, car l’enfant prête alors sa voix au personnage et dit, à travers lui, ce qu’il ne dirait jamais en son nom. Les deux outils partagent la même logique du détour.

Et avec les adultes ? Réécrire sa propre histoire

On croit souvent que le conte est une affaire d’enfants. La vérité, c’est que les adultes y réagissent parfois plus fort — justement parce qu’ils ne s’y attendent pas. Chez l’adulte, le conte change de forme : on l’écoute moins, on l’écrit davantage. La consigne bascule de « je vous raconte » à « racontez-moi ». Écrire l’histoire d’un personnage qui traverse une épreuve, c’est mettre en mots son propre passage, avec la protection de la troisième personne.

Cette pratique rejoint deux approches voisines. D’un côté la thérapie narrative, qui part du principe que nous souffrons souvent d’histoires trop étroites racontées sur nous-mêmes — et qu’on peut les réécrire. De l’autre, l’écriture thérapeutique, dont le conte est l’un des dispositifs les plus accessibles : la forme « il était une fois » donne une permission que la page blanche du journal intime ne donne pas toujours. « Écrire, c’est laisser une trace de ce qui nous traverse : une pensée, une émotion, un souvenir », comme le formule le polycopié Artévie (Module 4). Le conte ajoute à cette trace un déguisement — et ce déguisement libère.

Dans la formation Artévie, le module consacré à l’écriture propose ainsi tout un axe « réécrire son histoire » : récit symbolique d’un moment de bascule, lettre à son ancien métier, carnet de transformation. Des dispositifs pensés pour les adultes en transition — deuil, séparation, reconversion, burn-out. Le conte y sert de véhicule : on ne raconte pas sa reconversion, on raconte la mue d’un animal qui change de peau au mauvais moment de l’année. Et curieusement, tout y est.

En atelier : comment se déroule un travail autour du conte

En groupe, l’atelier conte suit la structure classique des ateliers d’écriture thérapeutique : un groupe restreint de 5 à 7 participants — 8 au grand maximum —, installé de préférence autour d’une table ronde ou ovale, pour environ 1 h 30 de séance. Trois temps s’enchaînent : des jeux de chauffe oraux qui ne dépassent pas 15 minutes (associations libres, syllabes, portraits éclair), puis le temps de création avec une consigne cadrée — ce que les polycopiés appellent une « contrainte libératoire » —, et enfin le temps de lecture et d’échanges.

Ce dernier temps est le cœur battant de l’atelier. Lire son conte à voix haute devant le groupe, c’est s’entendre dire — sous couvert de fiction — des choses qu’on ne s’était jamais dites. Le moment est intense, et il est protégé : pas de commentaire critique, pas d’interprétation des uns sur le texte des autres. Le praticien y veille en garant du cadre. Détail qui compte : l’art-thérapeute peut écrire en même temps que le groupe pour nourrir l’émulation, mais il ne lit jamais sa propre production. La place centrale reste aux participants.

Côté temporalité, le travail autour du conte s’inscrit souvent dans un suivi court : 5 à 10 séances, hebdomadaires ou tous les quinze jours, avec une visée de soutien et de mobilisation. Assez pour qu’une histoire s’écrive, se transforme et se dépose.

« Je suis arrivée à l’atelier en traînant les pieds, je n’avais rien écrit depuis le lycée. La consigne, c’était un personnage qui perd quelque chose. J’ai écrit l’histoire d’une renarde qui ne retrouve plus son terrier après un incendie. Au moment de la lire à voix haute, ma gorge s’est serrée : je racontais mon licenciement, en fait. Ça n’a rien réglé du jour au lendemain. Mais depuis, j’arrive à en parler sans m’effondrer, et j’ai gardé le texte dans mon sac. »

Sandrine, 47 ans, ancienne comptable, Limoges

Un dispositif pour commencer : « Il était une fois… »

Voici un dispositif enseigné dans le module d’écriture de la formation Artévie, simple à mettre en place et étonnamment fécond. Comptez 30 minutes. Le matériel : un jeu de cartes illustrées de type Dixit — ces cartes oniriques, sans texte, où chacun voit ce qu’il projette —, du papier, un stylo.

  • Étape 1 : tirez une carte au hasard, face cachée. Retournez-la. Prenez une minute pour la regarder vraiment — les détails, les couleurs, ce qui attire l’œil en premier.
  • Étape 2 : écrivez l’histoire de cette image en commençant par « Il était une fois… ». Sans plan, sans rature obligatoire, sans souci de style. Quinze à vingt minutes d’écriture.
  • Étape 3 : relisez-vous. À voix haute si possible. Puis notez en deux lignes ce que l’histoire vous fait — pas ce qu’elle « veut dire », juste ce qu’elle remue.

Avec un enfant, la variante est immédiate : il choisit la carte et vous dicte l’histoire, que vous écrivez sous sa parole avant de la lui relire. Je l’ai vu chez plusieurs élèves en formation : la carte tirée « au hasard » tombe rarement au hasard. Ce que la personne y projette, l’histoire qu’elle en tire, le héros qu’elle invente — tout parle. Mais gardons la mesure : pratiqué seul chez soi, ce dispositif reste un beau jeu d’écriture. Il ne devient réellement thérapeutique que dans un cadre posé, avec des consignes, un retour verbal et un praticien formé — c’est la présence du cadre et de la relation qui transforme l’exercice en soin.

Ce que le conte ne fait pas : limites et précautions

Soyons clairs : le conte thérapeutique accompagne, il ne guérit pas. Face à une dépression installée, des angoisses envahissantes ou un traumatisme, il complète un suivi médical ou psychologique — il ne le remplace jamais. Un praticien sérieux le sait et oriente vers le médecin dès que la situation le demande.

Autre garde-fou, du côté du praticien cette fois : la tentation de l’interprétation. Dire à un enfant « le hérisson, c’est toi » est un contresens complet — cela détruit précisément la protection que le détour avait construite. La lecture des productions reste symbolique, jamais analytique ; on n’assène pas un sens, on laisse la personne cheminer vers le sien. Enfin, sur le plan des preuves : la littérature clinique sur les médiations narratives est riche mais surtout qualitative — études de cas, expériences en institution. Le rapport de l’OMS sur les arts et la santé, qui synthétise plus de 900 études, conclut à une influence positive des pratiques artistiques sur la santé tout au long de la vie, ce qui inclut les arts du récit. C’est encourageant. Ce n’est pas un blanc-seing.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

FAQ

  • Qu’est-ce qu’un conte thérapeutique ?

C’est un récit symbolique, choisi ou écrit sur mesure, dont la trame fait écho à une difficulté vécue — peur, deuil, colère, séparation — sans la nommer directement. Le détour par la fiction permet de mettre la souffrance à distance, de s’identifier au héros et d’entrevoir un chemin de transformation, dans un cadre accompagné.

  • Quelle différence entre un conte thérapeutique et une histoire du soir ?

Le texte peut être le même ! Ce qui change, c’est l’intention et le cadre : le conte thérapeutique est choisi pour faire écho à une difficulté précise, raconté à un moment pensé, et souvent prolongé par un temps créatif ou un échange. L’histoire du soir vise le plaisir et l’endormissement — ce qui est déjà très bien.

  • Comment écrire un conte thérapeutique pour son enfant ?

Créez un héros qui ressemble à votre enfant sans être lui (un animal fonctionne très bien), transposez sa difficulté dans un autre univers, donnez au héros des alliés et une ressource, et terminez sur une transformation crédible — pas un miracle. Évitez la morale finale et n’expliquez jamais « qui est qui » : laissez l’histoire travailler seule. Si la difficulté est lourde, faites-vous accompagner par un professionnel.

  • Le conte thérapeutique fonctionne-t-il avec les adultes ?

Oui, et souvent de façon saisissante. Chez l’adulte, on passe généralement de l’écoute à l’écriture : rédiger le conte d’un personnage qui traverse une épreuve permet de raconter la sienne sous la protection de la troisième personne. Les ateliers d’écriture en petit groupe (5 à 7 participants) utilisent largement cette forme, notamment dans les périodes de transition — deuil, séparation, reconversion.

  • Qui peut utiliser le conte en thérapie ?

Raconter des histoires est à la portée de tous les parents. En revanche, animer un dispositif thérapeutique — poser un cadre, choisir les trames, accueillir ce qui émerge sans interpréter, orienter vers le médical quand c’est nécessaire — demande une formation sérieuse d’art-thérapeute, une pratique supervisée et un cadre déontologique. C’est tout l’objet d’une formation en art-thérapie avec un module dédié à l’écriture et au récit.

  • Combien de séances faut-il pour un travail autour du conte ?

Tout dépend de la situation. Un suivi court de 5 à 10 séances, à raison d’une séance par semaine ou tous les quinze jours, suffit souvent pour un objectif ciblé (une peur, un passage difficile). Les séances durent 1 h à 1 h 30 pour les adultes, 30 minutes à 1 h pour les enfants.

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