Marionnettes et objets de dramathérapie

Accueil > Blog > La marionnette en thérapie : donner voix à ce qui ne peut se dire

La marionnette en thérapie : donner voix à ce qui ne peut se dire

Un enfant qui n’a rien dit depuis trois séances tend soudain le bras, enfile un loup en tissu, et raconte. Pas lui — le loup. Cette scène, tous les praticiens de la marionnette en thérapie l’ont vécue un jour, et elle résume tout : ce petit personnage de chiffon obtient ce que la parole directe n’obtient pas. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui se joue exactement quand une main donne vie à un bout de tissu, et pour qui cette médiation est-elle vraiment pertinente ?

La marionnette thérapeutique a une histoire clinique de près d’un siècle, des mécanismes bien décrits, des publics de prédilection — et quelques idées reçues à déminer, à commencer par celle qui la réserve aux enfants. Voici ce qu’il faut savoir, du castelet de l’hôpital de jour à l’atelier de fabrication.

Pourquoi une marionnette fait parler ceux qui se taisent

La marionnette en thérapie permet de dire l’indicible en le confiant à un tiers : la personne parle à travers l’objet, sans se livrer directement. Fabriquer puis animer une marionnette libère l’expression, chez l’enfant comme chez l’adulte. Le médium fait écran protecteur et rend possible ce qui, en face à face, resterait bloqué.

Le ressort central s’appelle la mise à distance. Quand je parle en mon nom, chaque mot m’engage, m’expose, peut me trahir. Quand c’est la marionnette qui parle, ce n’est officiellement plus moi : c’est elle. Ce « ce n’est pas moi, c’est lui » que les parents connaissent bien chez les petits devient ici un levier thérapeutique. La personne dit des choses vraies sous couvert de fiction, et la fiction la protège du poids de ce qu’elle dit.

C’est très exactement ce que nous enseignons à nos élèves sur la spécificité de la médiation artistique : « L’art-thérapie offre un espace précieux : celui de dire sans parler, de dire sans dire « je », et même de dire l’indicible. », comme le formule le polycopié Artévie (Module 1). La marionnette pousse cette logique un cran plus loin que le dessin ou la peinture, parce qu’elle ajoute la voix, le mouvement et le jeu théâtral. On ne dépose plus seulement une image : on fait exister un personnage qui parle à notre place.

Et il y a le corps. Une marionnette s’anime au bout du bras, elle oblige à respirer, à moduler sa voix, à occuper l’espace. Pour des personnes coupées de leurs sensations, ce passage par le geste compte autant que ce qui se raconte.

Une histoire clinique plus ancienne qu’on ne l’imagine

On date généralement le premier texte sur la marionnette en psychothérapie de 1935 : la psychiatre Lauretta Bender et le marionnettiste Adolf Woltmann utilisaient alors des spectacles de marionnettes avec les enfants hospitalisés au Bellevue Hospital de New York, pour leur permettre d’exprimer agressivité et affection sans angoisse. Presque un siècle de recul, donc — on est loin du gadget d’animation.

En France, une association professionnelle, Marionnette et Thérapie, fédère praticiens et chercheurs depuis la fin des années 1970. Elle publie un bulletin, édite une collection spécialisée et propose des stages de formation de cinq jours — signe qu’un vrai corpus de pratiques s’est constitué. Côté édition, la psychologue clinicienne Adeline Monjardet a tiré de ses vingt ans d’ateliers en centres de soin un guide complet, Créer un atelier thérapeutique avec des marionnettes, publié aux éditions érès en 2017. Autrement dit : la marionnette thérapeutique dispose d’une littérature, de formations et de praticiens expérimentés. Ce n’est pas rien quand on choisit une médiation.

Ce qui se joue derrière le castelet : trois mécanismes

Premier mécanisme : la projection. La marionnette reçoit ce que la personne ne peut pas porter en son nom propre — une colère, une peur, une honte. Le personnage choisi n’est jamais neutre : le loup, la sorcière, le bébé, le roi. En atelier, je vois régulièrement des adultes fabriquer « au hasard » un personnage qui ressemble furieusement à ce qu’ils traversent. Rien de divinatoire là-dedans, simplement le travail symbolique qui opère.

Deuxième mécanisme : le tiers. En art-thérapie, la relation n’est jamais un face-à-face nu ; elle circule entre le patient, le thérapeute et la production. « Le médium fait tiers, ainsi que le thérapeute. », comme le formule le polycopié Artévie (Module 2). La marionnette est sans doute le tiers le plus incarné qui soit : on peut lui parler, la faire répondre, la disputer, la consoler. Le thérapeute peut s’adresser au personnage plutôt qu’à la personne, et désamorcer ainsi bien des résistances.

Troisième mécanisme : l’aire de jeu. Winnicott a décrit cet espace intermédiaire, ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, où l’enfant — et l’adulte — expérimente sans conséquence. Le castelet en est une matérialisation presque littérale : une frontière de tissu sépare la scène du monde réel, et derrière cette frontière, tout devient jouable. On peut y faire mourir le méchant, y dire non, y recommencer la scène autant de fois que nécessaire. Puis on repose la marionnette, et on redevient soi.

Fabriquer sa marionnette : déjà la moitié du travail

Dans la plupart des ateliers thérapeutiques, on ne joue pas avec des marionnettes achetées : on les fabrique. Et cette phase de fabrication est thérapeutique en elle-même. Choisir la matière — tissu doux ou toile rêche, laine, papier mâché, bois. Décider d’une tête, d’un regard, d’une bouche cousue ou ouverte. Donner un nom. Chaque décision engage quelque chose de soi, sans qu’aucune compétence artistique ne soit requise : une chaussette et deux boutons suffisent à faire naître un personnage crédible.

Ce temps de fabrication mobilise ce que nous appelons la fonction de contenance : la structure de la séance, les matériaux, la présence du thérapeute créent un espace où explorer ses ressentis sans danger. Coudre, assembler, réparer un bras qui se découd — autant de gestes lents qui apaisent et qui, souvent, font parler bien avant que la marionnette n’ouvre la bouche. Certains participants passent trois séances à fabriquer sans jouer du tout. Ce n’est pas du temps perdu ; c’est le travail qui se fait autrement.

Marionnette thérapeutique : pour quels publics ?

Les enfants, public historique

Chez l’enfant, jouer est la langue maternelle. Nos polycopiés rangent d’ailleurs les marionnettes, avec le dessin libre et la peinture au doigt, parmi les médiations privilégiées pour aider les plus jeunes à extérioriser leurs émotions et développer leur imaginaire. En centre médico-psychologique comme en cabinet, la marionnette permet d’aborder les peurs, les conflits familiaux ou le harcèlement scolaire sans interrogatoire frontal. Si le sujet vous concerne, notre article sur l’art-thérapie pour les enfants détaille ce cadre spécifique.

Les adolescents, entre persona et authenticité

L’adolescent déteste être regardé et meurt d’envie d’être entendu. La marionnette résout l’équation : le regard se pose sur le personnage, jamais sur lui. On retrouve la même logique que dans le travail du masque, très utilisé à cet âge pour explorer l’écart entre l’image sociale et le ressenti réel. Fabriquer un personnage « qui me ressemble sans être moi », le faire parler devant le groupe : pour un ado en retrait, c’est parfois la première prise de parole depuis des mois.

Les adultes et les personnes âgées, publics méconnus

C’est l’idée reçue à déminer : la marionnette ne serait « que » pour les enfants. En psychiatrie adulte, des ateliers marionnettes existent depuis des décennies dans les hôpitaux de jour, notamment pour des personnes psychotiques chez qui la médiation soutient le travail de symbolisation. Auprès de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer, des ateliers en accueil de jour ont fait l’objet de travaux universitaires : la marionnette y réveille la mémoire du geste, le plaisir du jeu, et redonne un rôle actif à des personnes souvent réduites au statut de patient. Là encore, ton sobre obligatoire : on parle de moments de lien et d’expression retrouvée, pas de miracle.

« Pendant la formation, j’ai fabriqué un vieux monsieur en tissu gris avec une écharpe rouge, sans savoir pourquoi. Quand il a fallu le faire parler devant le groupe, il a raconté des choses que je n’avais jamais dites à voix haute, sur mon père en fait. Personne ne m’a analysée, on m’a juste laissée aller au bout. Depuis, dans la crèche où je fais mes ateliers, une marionnette accueille les enfants et ils lui racontent leur journée avant de commencer. Ça ne transforme pas tout, mais ça ouvre la porte à chaque fois. »

Sandrine, 43 ans, ancienne auxiliaire de puériculture, Angers

Marionnette, conte, dramathérapie : une même famille de médiations

La marionnette appartient aux médiations dites dramatiques, celles qui passent par le jeu, le rôle et la scène. Sa grande sœur s’appelle la dramathérapie, qui met le corps entier en jeu là où la marionnette le délègue à la main. Sa cousine la plus proche est le conte thérapeutique : mêmes détours par la fiction, mêmes personnages archétypaux, et les deux se combinent d’ailleurs très bien — on écrit l’histoire, puis les marionnettes la jouent. Selon les besoins de la personne, l’art-thérapeute choisira l’une ou l’autre porte d’entrée. C’est tout l’intérêt d’être formé à plusieurs médiations : ne pas faire entrer tout le monde par la même.

Une séance type : cadre, durée, déroulé

Concrètement, une séance avec marionnettes suit la structure de toute séance d’art-thérapie : un accueil ritualisé, le temps de fabrication ou de jeu, un temps de verbalisation — sans obligation de parole —, puis un rituel de fin. Comptez 30 minutes à 1 heure pour un enfant, 1 heure à 1 h 30 pour un adulte, à un rythme hebdomadaire ou tous les quinze jours. En groupe, l’effectif reste réduit : chacun doit avoir le temps de faire vivre son personnage.

Deux règles de cadre méritent d’être soulignées. D’abord, la marionnette de chacun est intouchable : personne ne manipule le personnage d’un autre sans son accord, parce que ce personnage, c’est un morceau de son créateur. Ensuite, les productions restent à l’atelier entre les séances : elles sont les témoins d’un processus en cours, pas des jouets qu’on emporte. Ces règles paraissent strictes ; elles sont précisément ce qui rend l’espace assez sûr pour qu’on ose y jouer des choses sérieuses.

Un dispositif simple : la marionnette porte-parole

Voici un dispositif d’une heure, tel que nous les construisons en formation : une durée, un matériel, des consignes, un retour verbal. Il convient aux adolescents comme aux adultes, en individuel ou en petit groupe.

  • Matériel : chaussettes ou sacs en papier kraft, chutes de tissu, laine, boutons, feutres, ciseaux, colle, quelques élastiques.
  • Consigne de fabrication (30 minutes) : « Fabriquez un personnage qui sait dire quelque chose que vous n’arrivez pas à dire. » On ne précise pas quoi, ni à qui. Le personnage peut être humain, animal, créature — peu importe.
  • Temps de jeu (15 minutes) : derrière un castelet improvisé — deux chaises et un drap suffisent —, chaque personnage se présente : son nom, son caractère, et une phrase qu’il a envie de dire. Le thérapeute peut dialoguer avec lui, toujours en s’adressant au personnage.
  • Retour verbal (15 minutes) : marionnette posée, chacun dit ce qu’il souhaite de ce qu’il a fabriqué et entendu. Sans analyse sauvage, sans interprétation imposée : la lecture reste symbolique, jamais un diagnostic.

Un conseil si vous animez : résistez à la tentation de commenter les productions. Le personnage bancal, la bouche cousue de travers, le regard asymétrique — tout cela appartient à son créateur. Votre travail consiste à tenir le cadre et à accueillir ce qui vient, pas à décoder.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.

FAQ

  • La marionnette en thérapie, c’est seulement pour les enfants ?

Non. Les enfants restent le public historique, mais des ateliers existent en psychiatrie adulte depuis des décennies, ainsi qu’auprès d’adolescents, de personnes âgées — y compris atteintes de troubles cognitifs — et d’adultes en difficulté d’expression. La mise à distance par le personnage fonctionne à tout âge.

  • Faut-il savoir fabriquer des marionnettes pour animer un atelier ?

Des bases techniques simples suffisent : marionnettes de chaussette, de papier, à gaine. L’essentiel n’est pas la virtuosité, c’est la capacité à tenir un cadre thérapeutique et à accompagner le jeu. En atelier, une marionnette rudimentaire fait souvent mieux travailler qu’un personnage sophistiqué.

  • Quelle différence entre marionnette thérapeutique et spectacle de marionnettes ?

L’objectif. Le spectacle vise un public et une qualité artistique ; l’atelier thérapeutique vise un processus : ce que la fabrication et le jeu permettent d’exprimer et de transformer. Personne n’évalue la beauté du personnage ni la qualité de la manipulation, et ce qui se joue reste confidentiel.

  • Quel type de marionnette utilise-t-on en séance ?

Le plus souvent des marionnettes à gaine — enfilées sur la main — parce qu’elles sont simples à fabriquer et très expressives. On rencontre aussi des marionnettes à doigts pour les tout-petits, des marottes, des marionnettes de papier ou d’objets détournés. Le choix dépend du public, du temps disponible et des mains qui les animeront.

  • Comment se former à la marionnette thérapeutique ?

Deux voies se complètent : une formation de fond en art-thérapie, qui donne le cadre, la posture et la connaissance des publics, puis des stages spécialisés — l’association Marionnette et Thérapie en propose, sur cinq jours. La médiation s’apprend vite ; la posture thérapeutique, elle, demande une vraie formation et une supervision régulière.

Pour aller plus loin

Nos dernières actualités
autour de l’école et de
l’art-thérapie