
Hortithérapie : le jardin comme espace de soin
Par Valérie Fabre
TEMPS DE LECTURE : 8 minutesSemer, rempoter, tailler, arroser. Sentir la terre sous les doigts, attendre qu’une graine lève, récolter ce qu’on a soigné pendant des semaines. L’hortithérapie fait le pari que ces gestes ordinaires deviennent, dans un cadre pensé pour cela, de véritables leviers de soin. Mais que se passe-t-il exactement dans un jardin thérapeutique, et pour qui ?
Hôpitaux psychiatriques, EHPAD, centres de rééducation, associations : les jardins de soin poussent un peu partout en France depuis vingt ans. Définition, histoire, déroulé d’une séance, publics concernés, ce que dit la recherche et comment se former : voici un tour complet du jardin.
L’hortithérapie, c’est quoi exactement ?
L’hortithérapie utilise le jardinage et le contact avec les plantes comme support de soin. Semer, entretenir, récolter mobilise le corps, les sens et le sentiment d’être utile. Pratiquée à l’hôpital, en EHPAD ou en ville, elle soutient l’attention, l’apaisement et le lien — un cousin végétal des médiations créatives.
L’hortithérapie utilise le jardinage et la relation au végétal comme médiation de soin. Trois ingrédients la distinguent du simple loisir : un cadre défini, des objectifs adaptés à chaque personne, et un praticien formé qui accompagne le processus. Le centre hospitalier Théophile Roussel, à Montesson, qui la propose à ses patients adultes, la décrit comme une médiation intégrant le jardinage et le soin des plantes au processus thérapeutique — avec, à la clé, la redécouverte du cycle de la nature et une relation de confiance retrouvée avec les soignants.
Il faut distinguer deux notions voisines. Le jardin thérapeutique désigne le lieu : un espace conçu pour le soin, avec ses allées stabilisées, ses bacs surélevés, ses plantes choisies. L’hortithérapie désigne l’activité encadrée qui s’y déroule. On peut se promener dans un jardin de soin sans faire d’hortithérapie ; et on peut faire de l’hortithérapie dans trois bacs posés sur une terrasse.
Concrètement, la médiation végétale joue sur trois leviers. Le corps, d’abord : gratter, semer, porter, transplanter sollicitent la motricité fine et globale, l’équilibre, les cinq sens. Le rythme, ensuite : le végétal impose sa lenteur, ses saisons, sa patience — un antidote précieux aux existences en surchauffe. Le vivant, enfin : s’occuper d’une plante qui dépend de vous, c’est réactiver la responsabilité, l’attente, le lien.
Une idée ancienne, des jardins très actuels
Soigner par le jardin n’a rien d’une mode récente. Dès la fin du XVIIIe siècle, les aliénistes — Philippe Pinel en France, Benjamin Rush aux États-Unis — observent que les patients qui travaillent la terre vont mieux que les autres. Au XXe siècle, la pratique se structure outre-Atlantique autour des vétérans des deux guerres mondiales : jardiner aide ces hommes brisés à retrouver un geste, un but, une place. Une association professionnelle américaine d’horticultural therapy voit le jour en 1973, avec ses formations et ses standards.
En France, la figure pionnière s’appelle Anne Ribes. Cette infirmière fonde l’association Belles Plantes en 1997 et installe un jardin dans le service de pédopsychiatrie de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Depuis, le mouvement a essaimé : unités Alzheimer, EHPAD, hôpitaux de jour, centres de rééducation, structures du handicap. L’ouvrage de référence en français, Jardins thérapeutiques et hortithérapie, publié chez Dunod et réédité en 2022, recense méthodes, retours d’expérience et repères de conception. Signe des temps : la question n’est plus « pourquoi un jardin ? » mais « comment le faire vivre ? ».
Ce que dit la recherche (et ce qu’elle ne dit pas encore)
L’étude la plus citée date de 1984. Le chercheur Roger Ulrich compare des patients opérés de la vésicule biliaire selon la vue depuis leur chambre : arbres d’un côté, mur de brique de l’autre. Résultat, publié dans la revue Science : les patients côté arbres sortent plus tôt et demandent moins d’antalgiques. Une simple vue. Depuis, la psychologie environnementale a documenté l’effet restaurateur du contact avec la nature — les travaux de Rachel et Stephen Kaplan sur la restauration de l’attention, des mesures de cortisol en baisse après une session de jardinage, des échelles d’anxiété qui s’améliorent.
La vérité, c’est que le niveau de preuve reste inégal. Les études sur l’hortithérapie en tant que telle portent souvent sur de petits effectifs, avec des protocoles très variables d’une équipe à l’autre : difficile d’en tirer des conclusions fermes. Les signaux sont encourageants — humeur, agitation chez les personnes atteintes de troubles cognitifs, sentiment d’utilité —, mais aucun chercheur sérieux ne présente le jardin comme un traitement. Il accompagne, il soutient, il complète. Le même mouvement traverse d’ailleurs les bains de forêt de la sylvothérapie, avec les mêmes promesses et les mêmes précautions à garder en tête.
Comment se déroule une séance d’hortithérapie ?
Une séance dure le plus souvent de 1 h à 1 h 30, en individuel ou en petit groupe de cinq à huit participants, à un rythme hebdomadaire. L’activité est choisie selon la saison, les capacités et l’objectif de chacun. Le déroulé type ressemble à ceci :
- un rituel d’entrée : tour du jardin, observation de ce qui a poussé, météo du jour — et météo intérieure ;
- le choix de l’activité, en concertation : semis, rempotage, bouturage, désherbage, récolte, composition d’un bouquet ;
- le temps de faire, sans exigence de rendement ni de résultat ;
- un temps d’échange, sans obligation de parole ;
- un rituel de fin : rangement des outils, transition vers le reste de la journée.
Ce déroulé ressemble trait pour trait à la séance type enseignée en art-thérapie — accueil et mise en condition, choix du médium, création, verbalisation, rituel de fin (polycopié Artévie, Module 2). Seul le médium change. Ici, c’est le vivant.
Et l’accessibilité se travaille dans le moindre détail : bacs surélevés pour jardiner depuis un fauteuil roulant, outils ergonomiques pour les mains fragiles, plantes non toxiques, allées praticables, coins d’ombre pour souffler. L’hiver, la séance rentre à l’intérieur : semis sous abri, plantes aromatiques en pot, herbiers, préparation des étiquettes du printemps. Le jardin ne s’arrête jamais vraiment ; c’est même l’une de ses vertus.
Pour qui ? Les publics du jardin de soin
Les personnes âgées d’abord, et notamment celles qui vivent avec la maladie d’Alzheimer. Le jardin réveille la mémoire sensorielle — l’odeur de la tomate froissée, le geste de semer appris il y a soixante ans — là où la mémoire des faits se dérobe. Beaucoup d’unités protégées disposent aujourd’hui d’un jardin clos où déambuler sans danger. En psychiatrie adulte, le jardinage aide à reprendre confiance dans ses compétences, à retrouver un rythme et une place dans un groupe. Dans le champ du handicap, il offre des activités graduables à l’infini, du simple toucher de la terre à la gestion d’un potager.
Et puis il y a les publics moins attendus. Les services d’oncologie et de soins de suite ouvrent des jardins pour les temps d’attente et de récupération. Les personnes en épuisement professionnel y réapprennent la lenteur : impossible de presser une graine. Pour elles, le jardin devient souvent la première étape d’un mouvement plus large — prendre vraiment soin de soi, au-delà des injonctions au bien-être. En institution, la séance est le plus souvent collective et s’inscrit dans le projet de soin, aux côtés des équipes soignantes — exactement comme les ateliers de médiation artistique décrits dans les formes de consultations en institution (polycopié Artévie, Module 5).
« Après mon burn-out, je me suis inscrite à un groupe d’hortithérapie dans une association, tous les jeudis matin. Au début je trouvais ça long, une heure et demie pour trois semis. Et puis je me suis surprise à attendre mes plants de tomates comme on attend des nouvelles de quelqu’un. Je ne dis pas que tout est réparé, mais j’ai retrouvé un rythme, et des matinées entières sans ruminer. »
Delphine, 46 ans, ancienne responsable logistique, Clermont-Ferrand
Hortithérapie et art-thérapie : le vivant comme médiation
Les deux disciplines partagent un principe fondateur. « En art-thérapie ce n’est ni le talent, ni le résultat esthétique de la production qui compte, mais le processus de création en lui-même », comme le formule le polycopié Artévie (Module 0). Remplacez la production par la plate-bande : la phrase tient toujours. Personne ne juge un semis raté ou un massif approximatif. Ce qui soigne, c’est le faire, pas le fait.
On peut aller plus loin et relire le jardin à travers les sept fonctions thérapeutiques qui structurent les fondamentaux de l’art-thérapie. La fonction de contenance : l’enclos du jardin, les gestes rituels, les saisons qui reviennent, tout cela sécurise. La fonction relationnelle : on jardine côte à côte, on s’entraide, on donne des boutures — le lien se retisse sans forcer. La fonction d’expression et de créativité : composer un massif, un bouquet ou un herbier, c’est déjà faire des choix sensibles, projeter quelque chose de soi. Du coup, les passerelles pratiques abondent : herbier commenté, land art aux beaux jours, carnet de jardin illustré. Et la récolte se prolonge parfois en cuisine thérapeutique, autre médiation du quotidien où le faire ensemble compte plus que l’assiette finale.
Un exercice à médiation végétale : « mon jardin imaginaire »
Les polycopiés Artévie décrivent un dispositif collectif sur le thème « Mon jardin imaginaire » : par groupes de quatre autour d’un carré d’argile de 10 × 10 cm, chacun façonne une forme sur sa face pendant 5 à 10 minutes, puis le carré tourne, jusqu’à obtenir une sculpture commune (Module 3). L’exercice fonctionne aussi très bien en version végétale, en atelier comme à la maison.
- Durée : 1 heure environ.
- Matériel : une barquette ou une grande jardinière, du terreau, quelques graines ou boutures, et des éléments naturels glanés — cailloux, mousses, brindilles, pétales.
- Consigne : composez le jardin dont vous auriez besoin en ce moment. Un coin refuge ? Un chemin ? Une clairière vide ? On ne cherche pas le joli, on cherche le juste.
- Retour : en groupe, un tour de parole facultatif ; en solo, quelques lignes d’écriture sur ce qui a été placé au centre, et ce qui a été laissé dehors.
Pourquoi ça marche ? Parce que chaque choix est une petite projection de soi : la graine qu’on plante « pour plus tard », le caillou qui protège, la place qu’on laisse — ou pas — au vide. Et parce que ce jardin-là, contrairement à une image posée sur le papier, va continuer de pousser. On le retrouve la semaine suivante, changé. Comme soi.
Se former : hortithérapeute, un métier en construction
Il n’existe pas de diplôme d’État d’hortithérapeute en France. Le paysage de la formation est en construction : diplômes universitaires autour du jardin de soin, formations privées, sensibilisations courtes. Les praticiens viennent d’horizons variés — soignants, paysagistes, travailleurs sociaux, et de plus en plus d’art-thérapeutes qui ajoutent le végétal à leur palette de médiations. Ce flou impose une exigence : annoncer clairement sa formation, son cadre et ses limites.
Côté réalités économiques, les interventions se font surtout en institution, à la vacation, ou en atelier pour des associations et des collectivités. Dans le champ voisin de la médiation artistique, les repères enseignés situent la vacation en institution entre 40 et 70 € brut la séance, et l’atelier collectif en structure sociale entre 20 et 50 € de l’heure (polycopié Artévie, Module 5) : des ordres de grandeur comparables pour le jardin de soin. Quant à la posture, elle ne diffère en rien des autres médiations : non-jugement, cadre stable, supervision régulière, et cette conviction tranquille que le fil rouge de toute médiation reste de ramener la personne à l’instant présent.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
- Quelle différence entre hortithérapie et jardin thérapeutique ?
Le jardin thérapeutique est un lieu, conçu pour le soin : allées accessibles, bacs surélevés, plantes choisies. L’hortithérapie est une pratique : une activité de jardinage encadrée, avec des objectifs personnalisés et un praticien formé. L’une peut exister sans l’autre, mais elles se complètent.
- Faut-il avoir la main verte pour participer ?
Non, pas du tout. Comme on n’a pas besoin de savoir dessiner pour bénéficier d’une médiation artistique, on n’a pas besoin de savoir jardiner pour profiter du jardin. Les activités sont graduées, guidées, et l’échec d’un semis fait partie du travail — apprivoiser l’imprévu, c’est même un des objectifs.
- L’hortithérapie est-elle remboursée par la Sécurité sociale ?
Non, il n’existe pas de remboursement de droit commun. Quand la pratique est proposée au sein d’un hôpital ou d’un EHPAD, elle est intégrée au fonctionnement de l’établissement, donc sans surcoût direct pour le patient. En ville, les ateliers associatifs restent la porte d’entrée la plus abordable.
- Peut-on pratiquer l’hortithérapie sans jardin, ou en hiver ?
Oui. Trois bacs sur un balcon, des semis sur un rebord de fenêtre, des plantes aromatiques en pot suffisent à engager le travail. L’hiver, on prépare, on bouture, on compose des herbiers, on planifie le printemps. La saison creuse a d’ailleurs sa valeur symbolique : tout ne se voit pas, et pourtant tout travaille.
- Comment devenir hortithérapeute ?
Il n’y a pas de parcours officiel : la plupart des praticiens ajoutent une spécialisation jardin à un socle existant — soin, travail social, paysage ou médiation artistique. L’essentiel s’apprend dans ce socle : poser un cadre, accompagner sans juger, travailler en équipe, se faire superviser. La technique horticole, elle, se complète plus facilement.
Pour aller plus loin
- L’hortithérapie, une pratique de médiation thérapeutique — Centre hospitalier Théophile Roussel (Montesson)
- Jardins thérapeutiques et hortithérapie, de Juliette Pellissier (page de l’éditeur) — Dunod